Promesses en l'air faites par les clubs, agents escrocs... De nombreux footballeurs étrangers se retrouvent pris au piège au Qatar, notamment les Africains, voyant ainsi leurs rêves de carrière brisés. Témoignage d'un attaquant guinéen, victime de ce système.

Au Qatar, deux affaires impliquant des footballeurs professionnels étrangers ont fait grand bruit ces dernières années : celle d’Abdeslam Ouaddou, un Marocain ayant dû batailler contre son club pour récupérer des arriérés de salaire, et celle de Zahir Belounis, un Franco-Algérien bloqué durant plus d’un au Qatar, en raison d’un différend avec son club.

Mais loin des projecteurs, d’autres joueurs moins connus se battent également contre les abus au quotidien, à l’image de Lacina (pseudonyme), un Guinéen arrivé au Qatar en 2013.

"Mon manager m’a dit que le club allait me verser un bon salaire"

C’est un manager de football burkinabè qui m’a parlé du Qatar. Il s’appelle Mamadou et il travaille avec des clubs sur place. Il m'a dit qu’ils recherchaient un attaquant et m’a donc proposé d’aller passer des tests, me laissant entrevoir la possibilité d'intégrer un club de deuxième division. Il s’est alors occupé de mon visa et j’ai payé mon billet d’avion. Il m’a assuré que je serai remboursé si j’étais recruté. Mais ça n’a jamais été le cas.


Dans cette monarchie du Golfe, les clubs sont rattachés à la Fédération du Qatar de football – qui comporte des clubs professionnels (D1 et D2) et amateurs (divisions inférieures) – ou à l’Association sportive des forces armées du Qatar. Celle-ci regroupe différents sports, mais ne compte que des clubs amateurs évoluant dans un "championnat de l'armée".

Lacina (pseudonyme) enchaîne :

Je suis arrivé au Qatar début 2013. Mamadou m’a alors conduit dans un appartement, où il y avait déjà plusieurs joueurs africains. Au bout d’un mois et demi, j’ai passé un test avec une trentaine d’autres joueurs, originaires de différents pays : Mali, Tunisie, Ouganda, Sénégal, Égypte, Tchad, Soudan, etc. Plusieurs dirigeants de clubs rattachés à l’Association sportive des forces armées nous ont observés, alors que Mamadou ne m’avait jamais parlé de ces clubs-là avant… J’ai ensuite appris que c’était l'association qui lui fournissait un appartement pour accueillir les joueurs venant passer des tests.

À l’issue du test, un club a souhaité me prendre, tandis que les joueurs non retenus ont dû se débrouiller pour rentrer chez eux. Mamadou m’a expliqué que j’allais recevoir un salaire, de l’ordre de 1 300 à 1 400 euros. Mais aussi que j’allais devoir attendre cinq ans pour intégrer un club de D1 ou D2. Si j’avais su ça avant, je ne serais jamais venu !


Contacté par France 24, un ancien joueur professionnel ayant évolué au Qatar, précise : "Il faut vivre cinq ans sur place avant d’être considéré comme un local, aux yeux de la loi. Ensuite, il est plus facile pour les joueurs d’intégrer des clubs professionnels, puisqu’ils peuvent embaucher autant de locaux qu’ils veulent, alors qu’ils peuvent avoir au maximum trois joueurs étrangers ayant vécu moins de cinq ans sur place."

Il ajoute : "Dans les clubs de l’armée, le salaire des joueurs tourne autour de 600 à 900 euros seulement. Mais ça intéresse beaucoup de jeunes, en attendant de pouvoir être recrutés par des clubs professionnels."


L'équipe d'un club de l'armée au Qatar. Photo floutée par France 24.

"Mon club me demande de patienter depuis trois ans"

Lacina (pseudonyme) poursuit son récit :

Le championnat de l’armée a démarré fin novembre 2013. Peu avant, j’ai déménagé dans un appartement du club, où il y avait d’autres joueurs étrangers et où nous étions nourris. J’ai dû passer une visite médicale : Mamadou m’a dit que les résultats n’étaient pas bons, mais que le club allait quand même me garder… Par contre, je n’avais ni contrat, ni salaire lorsque les matchs ont débuté. Mais d’autres joueurs de clubs de l’armée étaient dans ce cas, et Mamadou et le club m’ont expliqué que c’était toujours long de faire les papiers...

Sauf qu’un an plus tard, c’était toujours pareil. Seule différence : j’ai enfin obtenu une carte de séjour. Du coup, j’ai pensé que ma situation allait s’arranger, d’autant plus que je connaissais des joueurs qui avaient signé leur contrat au bout d’un an ou deux ans, et qui avaient été payés rétroactivement.

Heureusement, j’ai commencé à jouer dans un club amateur de D3 à cette époque – en plus du championnat militaire – ce qui m’a permis de gagner quelques primes de match. J’ai également joué quelques matchs amicaux au sein de l’équipe nationale militaire, contre le Soudan ou le Pakistan.


La carte de séjour de Lacina (pseudonyme). Photo floutée par France 24.


Mais finalement, rien n’a jamais changé. Cela fait maintenant trois ans que le club me demande de patienter, tout en inventant sans cesse de nouvelles excuses : "Untel n’a pas encore signé tel papier", "C’est ton manager qui n’a pas fourni tous les documents"…

J’ai d’ailleurs coupé les ponts avec ce dernier car il est malhonnête : il aurait dû me préciser beaucoup plus de choses avant mon arrivée. Il fait venir beaucoup de joueurs, parfois à leurs frais, qui se retrouvent ensuite dans le pétrin.


Des agents de joueurs "escrocs"

Selon l’ancien joueur professionnel contacté par France 24, l’obtention d’un contrat est toujours plus longue avec les clubs de l’armée : "Ils font de nombreuses vérifications, donc ça prend généralement six à neuf mois. Mais j’ai aussi connu des joueurs qui n’ont pas été payés pendant plusieurs années, en raison de problèmes lors de la visite médicale. Certains s’accrochent quand même, surtout s’ils continuent à être nourris et logés par leur club."

Selon lui, les clubs ne sont toutefois pas les seuls à blâmer : "De nombreux agents de footballeurs sont de vrais escrocs. Ils font venir de nombreux joueurs sur place – généralement des Africains – dans l’espoir que l’un d’eux soit recruté par un gros club, afin de toucher une commission lors de la signature du contrat, et ils laissent les autres sur le carreau. Bien sûr, les clubs ne sont pas forcément très regardants sur la manière dont les joueurs arrivent sur place, donc chacun porte sa part de responsabilité."

France 24 a contacté Mamadou, afin d’en savoir davantage sur ses méthodes de travail. "Je travaille avec tous types de clubs au Qatar : ce sont eux qui me contactent pour me demander de chercher un attaquant ou un défenseur par exemple. Je vis ici depuis 2010, après avoir travaillé au Burkina Faso, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, en Syrie et à Dubaï", raconte-t-il. Mais l'agent, qui reste évasif sur ses anciennes fonctions, se montre incapable de dire combien de joueurs il a fait venir depuis 2010.

"En général, je ne leur dis pas qu’il faut parfois attendre longtemps avant la signature du contrat, car ça dépend de la chance qu’ils ont", indique-t-il. Il assure toutefois ne pas avoir intérêt à les laisser tomber : "S’ils ne gagnent pas d’argent, je n’en gagne pas non plus. Une fois recrutés, les joueurs me versent souvent 15 % de leur salaire environ, alors que les clubs ne me donnent rien."

Il ajoute que dix de ses joueurs évoluent actuellement en D1 ou en D2, et 35 dans des clubs de l’armée : "Parmi eux, quelques-uns ont vu leur contrat annulé car ils ont eu des soucis lors de la visite médicale, donc ils se soignent actuellement. Mais ils gagnent quand même un peu d’argent en jouant dans des clubs de D3."


L'équipe nationale militaire, évoluant dans l'Abdullah bin Khalifa Stadium, un stade situé à Doha. Photo envoyée par Mamadou.


France 24 a également contacté le club de Lacina (pseudonyme). Son directeur sportif a indiqué qu’il n’avait jamais entendu parler de joueurs étrangers non payés, avant de raccrocher. Le club n’a plus jamais répondu à nos appels par la suite.

"Ma famille m’envoie de l’argent pour m’aider, ça devrait être le contraire"

Désormais, Lacina (pseudonyme) ne rêve plus que de partir :

J’ai refusé de jouer un tournoi avec le club récemment, car j’en ai vraiment assez. Du coup, j’ai dû quitter l’appartement du club. Dans la foulée, j’ai contacté un avocat local et indiqué à mon club que je souhaitais rentrer en Guinée : je veux qu’ils me paient le billet d’avion et qu’ils me versent un an et demi de salaire au moins. Mais je reste sans réponse et ils refusent que je change d’équipe.

Conclusion : j’ai perdu trois ans de ma vie, mon niveau a baissé, et ma famille m’envoie de l’argent pour m’aider, alors que ça devrait être le contraire.

Dans mon club, il y a d’autres joueurs étrangers et ils sont payés : certains gagnent autour de 1 300 euros. Je ne comprends pas cette différence de traitement.


France 24 a contacté huit autres joueurs africains présents dans le pays, via Facebook. Seul l’un d’eux a confié avoir eu un problème de contrat, sans donner davantage d’explications. Les autres n’ont pas souhaité s’exprimer. "Je préfère ne pas en parler. Pour moi, le championnat de l’armée n’a aucun dysfonctionnement ", a indiqué un Ivoirien. Pour Luc Dayan, un ancien dirigeant de clubs français, ayant travaillé avec les Qataris dans le passé, cette crainte de s’exprimer peut s’expliquer par le fait que "beaucoup de gens n’ont pas envie que leurs propos soient mal interprétés ou interceptés d’une manière ou d’une autre". "Mais beaucoup de joueurs trouvent également leur compte sur place, il ne faut pas l’oublier", ajoute-t-il.

Reste l’épineuse question de la "kafala" ("parrainage"), un système permettant aux employeurs de refuser de délivrer un visa de sortie aux travailleurs étrangers – indispensable pour quitter le pays. "Je n’ai pas encore abordé le sujet avec mon club, mais j’espère qu’il me le délivrera", indique Lacina.



Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone

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