La spirale de violence qui emporte la Libye depuis 2011 n’épargne pas les migrants africains. Venus dans ce pays dans l’espoir de rejoindre l’Europe par la mer, ils sont la proie des nombreuses milices qui y fourmillent depuis 2011. Un jeune migrant camerounais raconte son quotidien à Tripoli entre extorsion d’argent, kidnappings et blessure par balles au pied.

Brice espérait que la Libye soit sa porte d’entrée vers l’Europe, elle n’est finalement qu’une prison à ciel ouvert. Après être resté quatre ans au Maroc sans parvenir à prendre le large, ce jeune Camerounais de 22 ans a décidé en 2014 de faire route vers la Libye. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 264 000 migrants et réfugiés vivent dans ce pays, devenu lieu de transit vers l’Europe. Comme les autres, Brice pensait y avoir de meilleures chances d’atteindre son but.

C’était un leurre : deux ans après son arrivée à Tripoli, il n’est toujours pas monté sur un bateau et doit survivre à un quotidien fait de peur et de violence. Les groupes armés qui sont apparus en Libye en 2011 profitent en effet de l’absence de tout état de droit pour s’enrichir sur le dos des migrants. Alors qu’il avait déjà été enlevé, Brice a échappé le 3 août à une deuxième tentative de rapt. Il s’est fait tirer dans le pied en essayant d’échapper à ses ravisseurs.

"Dès qu’on met un pied dehors, on a peur, on essaie toujours de nous agresser"

Comme quasiment tous les jours, je suis parti avec un ami à la recherche d’un emploi. La plupart du temps, on travaille dans le bâtiment à la journée, on essaie d’économiser un peu d’argent pour payer la traversée de la Méditerranée. Ce jour-là, deux hommes armés sont descendus d’une voiture et nous ont attaqués. Ils nous ont pris tout l’argent qu’on avait sur nous, soit 320 euros. Comme on n’a pas de lieu sûr où mettre nos économies, on les a toujours sur nous. On a tout perdu.

Ils nous ont ensuite ordonné de monter dans leur voiture. On a refusé car on savait ce qui allait se passer : ils voulaient nous kidnapper. Ils ont alors tiré dans tous les sens, mon ami a été légèrement touché au dos et une balle est entrée puis ressortie de mon pied. Je suis blessé mais je n’ai pas été vraiment soigné. Je n’ai pas de passeport et je suis entré en Libye illégalement, je ne peux donc pas aller à l’hôpital car la police m’arrêterait. Je suis allé voir un médecin qui aide en secret les migrants, il a essayé de désinfecter mon pied mais il m’a dit qu’il n’y avait pas grand-chose à faire sans aller à l’hôpital. Ça me fait très mal, je ne peux plus marcher.

Brice s'est fait tirer dans le pied par les hommes qui ont tenté de l'enlever. Photo floutée par France 24.

La vie en Libye est très dure. Dès qu’on met un pied dehors on a peur, il faut se faire discret car on essaie toujours de nous agresser. Tout le monde est armé, c’est dur de se défendre. En octobre 2015, j’ai été kidnappé par un Libyen qui m’avait offert du travail. Je suis monté dans sa voiture et là il m’a soudainement dit que j’allais être emprisonné. Il m’a emmené dans une maison transformée en prison. C’est très courant en Libye : les migrants sont capturés par des groupes armés qui appellent ensuite les familles pour qu’elles payent une rançon contre leur libération. Heureusement j’ai réussi à m’échapper pendant la nuit…

Ce n’est pas tout. En 2015, un passeur m’a aussi dérobé mon argent. Il m’avait fait payer 400 euros pour que je monte sur un bateau pour aller en Europe, mais il a ensuite disparu.

Brice a le sentiment d’être pris au piège :

Je ne peux pas retourner au Maroc car la route vers l’Algérie est trop dangereuse, je risque de me faire enlever. Il n’y a pas d’ambassade du Cameroun en Libye pour m’aider.



"On ne sait jamais si l’agent qui nous arrête fait vraiment partie de la police ou si c’est un membre d’une milice voulant nous kidnapper"

À Tripoli, Wael El-Hamrooni est membre de la Commission nationale pour les droits de l’Homme en Libye (NCHR). L’organisation a temporairement suspendu ses activités après qu’une milice a kidnappé et torturé son président pendant huit mois. Wael El-Hamrooni continue néanmoins à suivre de près la situation des migrants en Libye :

Ils sont victimes de violence et de trafic depuis des années mais la situation s’est détériorée depuis quatre mois. Le "gouvernement du Salut", qui contrôlait Tripoli depuis août 2014, a créé peu avant sa démission en avril dernier une brigade chargée d’arrêter les migrants illégaux. Cette brigade est en fait constituée de milices qui n’ont aucune connaissance des droits de l’Homme. Elles font en réalité ce qu’elles veulent : elles pillent sans scrupule les migrants et commettent des crimes pour gagner de l’argent. De nombreux migrants sont arrêtés et mis en prison. Le nouveau gouvernement d’union nationale est très faible et n’a pas les moyens de les contrôler.

Parallèlement à cette brigade, la circulation des armes et l’immense crise économique favorisent la criminalité. Il y a désormais une culture de l’enlèvement en Libye, qui touche aussi bien les Libyens que les migrants. On ne sait jamais si l’agent qui nous arrête fait vraiment partie de la police ou si c’est un membre d’une milice voulant nous enlever. Certains agents sont en uniforme, d’autres non. La seule chose qu’on voit en général est une Kalachnikov sur leur épaule. Comme les migrants ont un réseau de solidarité très limité, ils sont plus vulnérables.

L’OIM a dernièrement organisé le rapatriement de migrants, notamment guinéens et nigérians. L’ambassade du Cameroun en Tunisie, compétente sur la Libye, affirme de son côté que très peu de ressortissants la contactent pour revenir au Cameroun, leur objectif étant de partir en Europe coûte que coûte.