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Cela fait Vingt-cinque ans que l’apartheid a été aboli en Afrique du Sud. Mais les inégalités perdurent, comme en témoignent les photos de l’Américain Johnny Miller. Ce photographe a utilisé un drone pour montrer les différences flagrantes qui subsistent entre les quartiers riches et les bidonvilles.

Johnny Miller est américain et âgé de 35 ans, il est originaire de Seattle, et vit au Cap depuis quelques années. Un mois après avoir acheté son premier drone, il a commencé à photographier sa ville, dès avril. Il a ensuite étendu son projet – nommé "Unequal Scenes" – à Durban et Johannesburg.

"Utiliser un drone permet d’avoir un point de vue différent sur les inégalités"

En 2011, j’ai eu une bourse pour aller à l’université du Cap, où j’ai notamment étudié la manière dont le territoire avait été aménagé durant l’apartheid. Par exemple, de larges zones tampons avaient été créées pour séparer les différents groupes.

J’ai souhaité utiliser un drone, car je pense que cela permet d’offrir un nouveau point de vue sur cette question. Au Cap, de nombreuses photos aériennes avaient déjà été prises pour montrer les beaux paysages de la zone, mais jamais encore pour montrer les inégalités sociales. Je me suis d’abord penché sur quelques cartes [fournissant des données sociales et ethniques, NDLR], puis j’ai commencé à photographier la zone de Masiphumelele – l’un des pires bidonvilles de la ville – et Lake Michelle.


Photo prise au Cap, montrant la zone tampon entre Masiphumelele et Lake Michelle. Crédit : Johnny Miller.


Environ 38 000 personnes vivent à Masiphumelele, pour la plupart dans de petites cabanes en tôle. Il n’y a pas de poste de police. Seule une petite clinique fonctionne durant la journée. On estime que plus de 35 % de la population a le VIH ou la tuberculose. Les incendies sont courants en hiver.

De l’autre côté d’une zone humide et étroite, se trouve la communauté de Lake Michelle, qui est entourée d’une clôture électrifiée. On peut y accéder en passant devant un garde. Les propriétés sont évaluées à plusieurs millions de rands. [Un rand = 0,06 euro, NDLR.]

>> Pour avoir plus d'informations sur la photo ci-dessus, cliquez
ici (en anglais).


Photo prise au Cap. À gauche : Sweet Home, une zone où étaient déversés des gravats à l’origine. À droite : Vukuzenzele, un quartier développé grâce à des fonds destinés à fournir des logements à un prix accessible. Crédit : Johnny Miller.


Bien-sûr, tout ce qu’on voit sur mes photos ne date pas de l’apartheid, puisque la plupart des bidonvilles sont apparus plus récemment. Mais l’aménagement du territoire date de cette époque.

Encore aujourd’hui, dès que l’on arrive à l’aéroport du Cap, les inégalités sont flagrantes : il faut rouler une dizaine de minutes le long de cabanes en tôle avant d’atteindre des quartiers plus huppés.


Photo prise à Durban, au-dessus d’un stade de football désert. Crédit : Johnny Miller.


Photo prise à Durban, au-dessus du golf de Papwa Sewgolum. Crédit : Johnny Miller.


Un bidonville tentaculaire existe à quelques mètres seulement de ce golf soigneusement entretenu (voir ci-dessus). Ironie du sort, le nom du golf vient d’un golfeur d’origine indienne, en activité à l’époque de l’apartheid. Il avait gagné le tournoi Natal Open en 1956 alors qu’il était le seul non-blanc parmi 113 joueurs.


Photo prise à Johannesburg. À gauche : Vuzimuzi. Au milieu : le cimetière Mooifontein. Crédit : Johnny Miller.


"Il existe peu de pays où les inégalités sont aussi fortes"

En Afrique du Sud, il y a toujours du ressentiment et des tensions politiques et raciales. C’est peut-être pour cela que mes photos ont suscité autant de réactions. Par exemple, certaines personnes m’ont reproché de donner une image négative du pays, alors que mes images ne reflètent que la réalité. D’autres m’ont dit qu’il y avait également des inégalités ailleurs. C’est vrai, mais il existe peu de pays où elles sont aussi fortes. En Afrique du Sud, certains bidonvilles s’apparentent à un véritable enfer urbain, entre les maladies, les crimes, le chômage, la colère, le désespoir… Il me semble que c’est bien pire que dans les ghettos aux États-Unis.


Photo prise à Johannesburg, où les belles maisons et les terrains de sport de Sandton côtoient les baraques d’Alexandra. Crédit : Johnny Miller.

 Mais les réactions ont été globalement positives et au moins, les gens discutent. Beaucoup de médias et d’ONG m’ont contacté pour m’aider à poursuivre mon travail. Dans un premier temps, j’aimerais le continuer sur le terrain, en allant à la rencontre des gens vivant dans les différents endroits qui apparaissent sur mes photos. Puis, j’aimerais poursuivre ce projet en dehors de l’Afrique du Sud, puisqu’il s’agit d’un problème global.


>> Si vous souhaitez aider Johnny Miller à poursuivre son projet, contactez-le sur son site Internet, Twitter ou Facebook.



Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier ,Journaliste francophone