Après plusieurs semaines de combats, l’armée syrienne a récemment réussi à assiéger les quartiers rebelles de la ville d’Alep. Le 7 juillet dernier, les combattants pro-régime ont pris le contrôle de la route dite du Castello au nord-ouest de la ville, la seule qui permettait encore aux rebelles de se ravitailler et de sortir de la ville. Quelques jours plus tard, notre Observateur est toutefois parvenu à fuir Alep en empruntant cette "route de la mort".

Depuis 2012, la ville d’Alep est scindée en deux parties : une zone contrôlée par le régime syrien à l’ouest, et une autre aux mains des factions rebelles à l’est. Alaa Aljaber couvrait les combats pour plusieurs médias internationaux aux côtés des combattants rebelles. Mais à l’annonce de la prise de la route du Castello [du nom d’un restaurant italien situé dans cette zone], il a décidé de prendre la fuite au péril de sa vie.

Photo de la route du Castello transmise par notre Observateur.
Ces cinq derniers mois, le régime avait progressivement renforcé ses positions sur le front de Castello. Mais le 7 juillet dernier, il a réussi à prendre position à moins de 500 mètres de cette route. Tout véhicule empruntant cette route était donc à portée de ses tirs. Quelques jours auparavant, j’avais reçu une information d’un chef rebelle faisant état d’un siège imminent de la zone. Je m’étais donc préparé à partir.

Le 11 juillet, je suis parti avec un voisin dans sa voiture, ses parents étaient aussi du voyage. Ce voisin traîne une blessure à la jambe depuis plusieurs années et il voulait se faire soigner en Turquie. Tout comme moi, il voulait aussi prendre la fuite avant que le piège ne se referme totalement sur cette partie de la ville. Nous avons traversé le quartier de Sakhour, puis celui de Chaâr, le dernier avant la route de Castello.

L’étrange rencontre avec les hommes en noir

À un kilomètre de Castello, nous avons cependant été arrêtés à un check-point tenu par trois hommes vêtus de noir et encagoulés. L’un d’eux avait une Kalash' et un couteau. J’ai eu très peur en les voyant au début car j’ai cru qu’il s’agissait de combattants du groupe État islamique (EI). Un de ces hommes nous a demandé nos pièces d’identité. Quand il a vu la mienne, il s’est écrié : "Ah, c’est donc vous Alaa Aljaber!" J’ai été étonné qu’il me reconnaisse car je travaillais avec un pseudonyme. Je leur ai dit que j’emmenais mon ami vers la Turquie pour le faire soigner. Je me suis demandé à un moment s’il ne s’agissait pas de brigands. J’ai pensé à leur proposer de l’argent pour qu’ils nous laissent repartir, mais je me suis ravisé.

Ils nous ont fait descendre du véhicule et nous ont emmenés dans un magasin. Ensuite, ils m’ont emmené voir leur chef, qui était aussi encagoulé. Il m’a interrogé longuement et m’a fait des reproches. Il m’a dit : "Pourquoi vous dévoilez nos secrets et livrez des informations aux médias occidentaux ? Il a essayé de savoir si j’avais livré des informations sur les positions des groupes combattants. Je lui ai dit que je m’efforçais simplement de dénoncer les crimes de Bachar al-Assad. Ses compagnons ont fouillé ma caméra, mais ils n’ont rien trouvé car j’avais heureusement effacé tout le contenu de mes cartes mémoire.

Ils nous ont enfermés dans ce magasin toute la nuit. Mais nous ont donné du pain et des bouteilles d’eau. Mon voisin et ses parents étaient effrayés, ils n’arrivaient pas à fermer l’œil. Mais moi j’étais plus serein car je me suis dit que s’ils voulaient nous faire du mal, ils l’auraient déjà fait.Le lendemain matin, ils m’ont annoncé qu’ils laissaient mes accompagnateurs partir, mais prévenu qu’ils devaient revenir à Alep. Par contre, ils ne voulaient pas me lâcher. Ils m’ont dit : "Toi, par contre, tu vas rester avec nous." En usant de tout mon bagou, je suis finalement parvenu à les convaincre de me laisser partir.

Ils s’apprêtaient à prendre la route et m’ont proposé de m’emmener avec eux. Comme je n’avais plus de voiture, j’étais content. Je leur ai dit : "Je viens avec plaisir !"

Nous avons attendu jusqu’à 13 h pour partir, car à cette heure-ci en général les combattants du régime interrompent les tirs de mortiers à cause des pics de chaleur.

Au début, nous avons évité la route principale et pris un chemin parallèle qui passe par des usines abandonnées. Mais à un moment, nous étions obligés de retourner sur la route principale sur une distance de 700 mètres environ.

Cadavres et véhicules calcinés

Et là, j’ai vu des scènes atroces : plusieurs cadavres dont l’odeur de putréfaction nous prenait à la gorge, des voitures calcinés. À cause des bombardements, aucune ambulance ne peut s’aventurer ici. Car les combattants du régime visent en priorité les véhicules et sur cette route de la mort, un obus peut vous tomber dessus à n’importe que moment. Le trajet a duré une vingtaine de minutes, les plus longues de ma vie.

Mes accompagnateurs m’ont déposé dans le premier village après la route de Castello, appelé Kafr Hamrah. Je suis resté un bon moment sur le bord de la route, puis une voiture m’a emmené à Sarmada près d’Idlib (nord-ouest de la Syrie) près de la frontière turque. Depuis cette ville, j’ai pris contact avec un passeur qui m’a fait traverser la frontière avec la Turquie avec un groupe d’autres Syriens qui fuyaient le pays.

Je ne compte pas revenir à Alep dans les mois à venir. Si le siège imposé par le régime sur les zones rebelles se stabilise, ce sera une vraie catastrophe pour les 300 000 civils qui vivent encore dans cette zone. Car la route de Castello était la seule voie par laquelle l’aide humanitaire arrivait.