Des habitants de Balolé, dans le centre du Burkina Faso, ont saccagé, lundi 11 juillet, un abattoir d’ânes. Ils dénoncent un abattage massif de cet animal, essentiel pour l’agriculture locale, mais dont la peau est de plus en plus prisée en Asie, et fait désormais l’objet d’un commerce juteux qui s’appuie fortement sur des importations d’Afrique.

Un établissement spécialisé dans l’abattage d’ânes est devenu la cible des habitants de Balolé début juillet. L’abattoir faisait polémique depuis plusieurs jours car de très nombreuses carcasses d’ânes en putréfaction y avaient été retrouvées par des habitants du village, alertés par une odeur nauséabonde. Des journalistes burkinabè de la radioWat FM, qui avaient pu se rendre sur place, avaient constaté que des centaines de cadavres d’ânes dépecés étaient entassés dans la cour de l’abattoir.

Photo prise par Jonas Bazie, journaliste de Wat FM dans l'abattoir de Balolé.

La tension est montée d’un cran lorsque deux journalistes burkinabè, en reportage, ont été séquestrés pendant une heure le 11 juillet dernier par des employés de l’abattoir, qui estimaient qu’ils étaient rentrés sans autorisation dans l’enceinte. Après leur libération, en guise de représailles, des habitants de Balolé ont saccagé l’abattoir.

"Ce business de peau d’ânes est en train de tuer petit à petit le travail agricole local"

Pourquoi un abattoir suscite-t-il autant de polémiques ? France 24 a pu contacter plusieurs habitants de la région qui n’ont pas participé aux violences mais qui comprennent la colère des populations. Yacouba (pseudonyme) est l’un d’entre eux.

Cet établissement abattait à l’origine des bœufs et des moutons, il n’y avait aucun problème avec la population. Mais à la fin de l’année dernière, il a été loué à de nouveaux propriétaires d’origine asiatique qui ont fait de l’abattage d’ânes une spécialité [selon les journaliste retenus à l’abattoir le 11 juillet, les propriétaires se sont présentés comme étant taïwanais. L’ambassade de Taïwan au Burkina Faso a par la suite affirmé que les propriétaires n’étaient pas ressortissants taïwanais] . Au départ, la quantité d’ânes abattue était raisonnable et l’abattoir pouvait gérer les flux. Mais depuis le début de l’année, les quantités ont follement augmenté, tant et si bien que des carcasses s’entassent dans la cour sans pouvoir être incinérées.

Notre Observateur affirme avoir vu lundi "une dizaines de cadavres" dans la cour de l'abattoir. Du côté de l'abattoir, on affirme que les activités "sont à l'arrêt" et que les corps des ânes ont été incinérés.

Au-delà de l’odeur de putréfaction qui rend difficile la respiration, les habitants sont inquiets pour les conséquences en termes d’hygiène. Il y a des points d’eau près de l’abattoir, et nous craignons que ceux-ci soient contaminés [certains journalistes qui se sont rendus sur place affirment également avoir vu des ânes morts dans les champs aux environs du village, NDLR].

Culturellement, l’âne est aussi très important dans la région : c’est un compagnon essentiel pour l’agriculture, à la fois pour le transport ou pour cultiver un champ avec une charrue. On dit ici que c’est le "cheval du pauvre". Or, cette demande très importante pour cet animal a fait exploser son prix : auparavant, un âne à Balolé coûtait environ 30 000 francs CFA (50 euros). Aujourd’hui, il s’achète en moyenne à 60 000 francs CFA (90 euros environ). Ce business est en train de tuer petit à petit le travail agricole local, car les petits paysans ne peuvent pas lutter contre de telles sommes proposées pour leur racheter leur âne.

Les habitants sont aussi particulièrement énervés par le manque de transparence sur cette activité. Nous voyons régulièrement des camions remplis d’ânes venant du Mali ou du Nigeria arriver à cet abattoir, et d’autres remplis uniquement de peaux d’ânes partir en direction des ports burkinabè via une destination inconnue. Ici, on ne comprend pas comment on peut massacrer tous ces ânes avant tout pour la peau.

Sur le chemin de l'abattoir, notre Observateur a pu prendre cette photo. Selon lui, le nombre de convois d'ânes morts a sensiblement augmenté dans la région.
"L’abattoir est contrôlé par des vétérinaires mandatés par l’État"
Un proche du propriétaire de l’abattoir de Balolé


Les propriétaires de l’abattoir n’ont pour l’heure pas souhaité officiellement s’exprimer. Cependant, France 24 a réussi à contacter un de leurs intermédiaires dans la région qui explique, sous couvert d’anonymat :

Ce qui est raconté sur l’abattoir est un ensemble de mensonges, nous n’avons pas "massacré "des centaines d’ânes comme c’est dit dans la presse. Nous disposons de tous les documents légaux pour poursuivre nos activités, et les vétérinaires qui contrôlent l’abattoir sont des agents de l’État. À cause des destructions subies, l’abattoir est à l’arrêt, et plusieurs dizaines d’employés sont au chômage technique.

Cet intermédiaire affirme, par ailleurs, que les clients de l’abattoir n’étaient pas "chinois ou taïwanais "comme cela a été évoqué dans la presse burkinabè, mais " vietnamiens". Il explique que les peaux d’ânes sont séchées au sel, et qu’elles sont livrées à leur client pour fabriquer "des produits pharmaceutiques, par exemple dans le cadre de règles douloureuses". Il n’a pas été en mesure de donner plus de détails.

Cependant, contacté par France 24, une source proche du ministère des ressources animales et halieutiques indique être préoccupée par ce commerce :

Les autorités burkinabè n’ont pas attendu les événements de Balolé pour réagir à ce phénomène d’abattage d’ânes. Nous sommes informés depuis avril, et un décret qui va règlementer ce domaine sera très bientôt pris. Le gouvernement est très préoccupé car l’âne fait parti du patrimoine culturel burkinabè, mais aussi par l’impact économique, car la mécanisation agricole n’est pas très développée et l’âne est un rouage essentiel de l’agriculture chez nous. Concernant l’abattoir, à notre connaissance, les autorisations concernaient l’abattage de bovins, mais en aucun cas d’ânes. Il est donc en faute, et des mesures conservatoires ont été prises en attendant un prochain décret.


"En Chine, le gouvernement donne peu de subvention pour l’élevage d’ânes"

Le Burkina Faso n’est pas le seul pays concerné par un commerce intense de peaux d’ânes à destination de l’Asie. D’autres articles, notamment dans la presse nigériane, font état de commerce similaire et évoquent un produit participant à la confection des produits anti-âge. La peau d’âne, composée d’une grande quantité de gélatine appelée "ejiao" en Chine, et utilisée pour la médecine traditionnelle : transformé dans de l’eau chaude, le produit soignerait "les vertiges, l’anémie et les insomnies".

La peau d'âne, une fois traitée, ressemble à un petit bloc gélatineux utilisé à des fins médicales diverses. Photo Deadkid dk, Wikimedia.

Dans un article du South China Morning Post paru en juin 2016, l’entreprise chinoise ‘E-jiao’, spécialisée dans les produits de santé à base de gélatine et de peau d’âne, se félicitait d’avoir récemment vu bondir son action de 14 % sur les marchés boursiers. L’article cite également un expert des questions de santé qui pointe du doigt les défis auxquels fait face cette industrie : le manque d’élevage d’ânes en Chine car c’est un animal à faible valeur marchande […] et le gouvernement donne peu de subventions pour ce type d’élevage.

SI le lien entre ce commerce au Burkina Faso et la demande chinoise n’est pas directement établi, le gouvernement burkinabè s’est inquiété, la semaine dernière, de ce commerce florissant. Rémi Dandjinou, le ministre de la Communication, a affirmé qu’au moins 45 000 ânes avaient été abattus en moins de six mois sur une population totale d’environ 1,5 million au Burkina. Le gouvernement a affirmé vouloir prochainement légiférer sur la question.

Article écrit en collaboration avec
Alexandre Capron

Alexandre Capron , Journaliste francophone