Huit personnes ont été tuées et une centaine d’autres blessées dimanche dans le sud du Mexique, lors d’une opération policière visant à déloger des enseignants qui bloquaient une autoroute. Un médecin raconte comment les secours se sont organisés tant bien que mal, alors qu’il leur était impossible d’emmener les blessés à l’hôpital le plus proche.

Depuis la mi-mai, des membres de la Coordination nationale des travailleurs de l'éducation (CNTE) – l’un des principaux syndicats d’enseignants du pays – sont en grève afin de protester contre la réforme du système éducatif engagée par le président Enrique Peña Nieto en 2013.

À Asunción Nochixtlán, une ville située dans l’État de Oaxaca (sud), environ un millier d’enseignants ont ainsi bloqué une autoroute durant une semaine, avec l’aide d’étudiants et de parents d’élèves notamment, avant d’être délogés lors d’une opération policière dimanche.

Mais des heurts ont éclaté lors de l’opération. Les manifestants ont jeté des pierres et des cocktails molotov sur les forces de l’ordre, et brûlé des véhicules, afin de s’en servir comme barricades.

Face-à-face entre policiers et manifestants. Vidéo postée sur Twitter par ‏
@SesulBolaños.

De son côté, la police a utilisé du gaz lacrymogène et tiré avec des armes à feu en direction des manifestants. Dans un premier temps, les autorités ont pourtant déclaré qu’aucune arme à feu n’avait été utilisée, avant de se rétracter. Elles ont finalement admis que des policiers armés avaient bien été déployés, afin de répondre à des tirs que les forces de l'ordre auraient essuyés sur place. Aucune image ne montre toutefois la police se faire tirer dessus.

Cette vidéo, prise par le journaliste 
Jorge A. Pérez, montre des policiers utiliser des armes à feu.

Selon
l'internaute ayant posté cette vidéo sur Twitter, cette dernière a été partagée par un membre de la CNTE sur WhatsApp. L'homme que l'on entend à la fin dans la vidéo indique que la police fédérale vient de leur tirer dessus avec des armes à feu.

Selon le gouvernement de l’État de Oaxaca, huit personnes ont été tuées sur place. En outre, une cinquantaine de civils et une cinquantaine de policiers ont été blessés, et 21 personnes ont été arrêtées.

"J’ai retiré un fragment de métal incrusté dans la tête d’un patient : des armes à feu ont donc bien été utilisées"

Javier (pseudonyme) est un médecin travaillant à Asunción Nochixtlán.

Les affrontements ont commencé vers 7h30. Une demi-heure plus tard, les cloches de l’église ont commencé à sonner, mais d'une manière particulière : cela signifiait qu’il y avait un danger. En fait, il y avait besoin de personnel soignant pour s’occuper des premiers blessés, qui ont commencé à arriver à la paroisse vers 9h. Je me suis donc rendu sur place, où se trouvaient déjà une vingtaine de médecins et des infirmiers.


À l'extérieur de la paroisse, une bâche et des matelas ont été installés afin d'accueillir les blessés. Photo de notre Observateur.

Certains blessés avaient reçu des coups et souffraient de contusions, d’autres avaient des coupures, la peau irritée par le gaz lacrymogène et des brûlures du premier et du second degré. J’ai vu un jeune de 17 ans avec une fracture à la hanche. Une enseignante est arrivée : une balle l’avait transpercée au niveau de la clavicule. Par contre, je ne sais pas si c’était une balle en caoutchouc ou en métal. Elle est d’ailleurs toujours hospitalisée. J’ai aussi vu un homme avec une balle en caoutchouc incrustée dans le flanc droit, qu’on a retirée.


Les premiers soins ont parfois été prodigués à l'extérieur de la paroisse. Photo postée sur Twitter par @zanamanza2.

Ce patient a eu une fracture à la hanche et une luxation à l'épaule. Photo de notre Observateur.

La plupart des blessés n’étaient pas des enseignants, mais des habitants de la ville venus les soutenir ou des membres de groupes militants. Ensuite, certains ont également pu être soignés dans une école et dans un centre de santé local.

Durant toute la matinée, il a été impossible d’envoyer les blessés graves à l’hôpital de la ville. Des rumeurs couraient selon lesquelles la police fédérale empêchait les gens d’y entrer pour se faire soigner ou qu’elle interdisait aux ambulances de passer. Mais j’ai surtout l’impression que les gens ne pouvaient tout simplement pas y accéder, en raison des affrontements qui avaient lieu sur la route. [Contacté par France 24, l’hôpital indique que des blessés sont arrivés sur place dès 8h, mais que tous n’ont probablement pas pu y accéder, en raison des affrontements qui se déroulaient 200 mètres plus loin, NDLR.] Les blessés les plus graves ont donc été envoyés dans un hôpital situé beaucoup plus loin, à une heure trente de route. Mais du coup, c'était le plus proche de la ville.

En revanche, ce qui est sûr, c’est que l’ambulance de la municipalité est restée bloquée à la mairie pendant un bon moment. Cela a énervé les gens : des troubles ont alors éclaté et le bâtiment de la mairie a été incendié. Au bout d’une heure, certains ont tout de même réussi à récupérer le véhicule...


Dimanche, un drapeau blanc a été issé au sommet de l'église, en signe de paix. Photo de notre Observateur.

Vers 14h, deux agents de la police fédérale, tout deux blessés, ont été amenés à la paroisse. Ça a été un vrai bazar : des gens sont entrés dans la paroisse, car ils ne voulaient pas que nous nous occupions d’eux. Certains voulaient même les lyncher. Nous avons réussi à les repousser à l’extérieur, mais ça a été vraiment compliqué.

Au total, nous avons soigné une trentaine de blessés à la paroisse, dont sept par balles. Nous avons vu seulement un mort, touché par des balles, que nous avons directement envoyé à la morgue.

Hier, j’ai enlevé les fils d’un patient, qui avait eu des points de suture au crâne dimanche. Un fragment de métal était incrusté dans sa tête, que j’ai retiré. Je peux donc confirmer que des armes à feu ont été utilisées dimanche, et non pas uniquement des balles en caoutchouc.


Notre Observateur a extrait un fragment de métal du crâne de ce patient.

Lundi, les autorités ont annoncé l’ouverture d’une enquête afin de faire la lumière sur la responsabilité des policiers armés concernant les huit décès répertoriés à Asunción Nochixtlán.


Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone