"Nous vous tuerons, espèces de bâtards !" Un groupe d’une vingtaine d'intégristes a débarqué chez un disquaire d’Istanbul, vendredi 17 juin. Et a violemment chassé et blessé des personnes qui s’y étaient retrouvées pour écouter le dernier album du groupe anglais Radiohead, en buvant quelques verres d’alcool. Motif de cette violence : ils voulaient les punir d’avoir bu et écouté de la musique pendant le ramadan…

L’attaque, qui a eu lieu dans un quartier branché de Cihangir, au centre d’Istanbul, a fait au moins deux blessés selon la presse locale. Les images de l’agression ont été diffusées en direct sur l’application Periscope. On voit un homme en polo blanc faire irruption dans le magasin et enjoindre aux fans du groupe de fermer le local. A 1'27’’, on voit l’individu frapper et insulter un homme qui était resté à l’intérieur : "Sortez fils de p*** ! Vous n’avez pas honte, pendant le ramadan !". À 1’42’’, on le voit gifler un homme à l’entrée du local qui tentait de le calmer. À 2’30’’, alors que deux hommes sont parvenus à s’enfermer dans le local, l’individu continue de les menacer derrière la porte : "Je vous brûlerai vif, je vous tuerai !"

Selon plusieurs médias turcs, l’attaque a eu lieu avant l’heure de la rupture du jeûne, donc à un moment où les musulmans respectant le ramadan ne sont pas censés manger et boire.


Des témoins de l’agression cités par la presse locale ont indiqué qu’une vingtaine d’individus ont en outre attaqué des fans qui se trouvaient à l’extérieur du magasin, en lançant notamment des bouteilles sur eux. Plusieurs récits font état de la présence d’hommes armés de bâtons et de bouteilles.

Quelques heures après l’incident, des militants et des riverains ont lancé des appels à manifester sur les réseaux sociaux. Le lendemain samedi, près de 500 manifestants se sont rassemblés dans le quartier de Cihangir, dans le centre d’Istanbul, pour protester contre cette attaque. Mais ils ont rapidement été dispersés par la police, qui a fait usage de canons à eau et a tiré du gaz lacrymogène.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a dénoncé l'agression lundi. Il a toutefois estimé que "les deux parties sont fautives dans cette affaire", rapporte la presse locale.

Si trois des agresseurs ont été arrêtés après les faits, ils ont rapidement été relâchés. Ce lundi soir, aucune information n’avait encore circulé sur l’identité des agresseurs, il n’est pas possible de savoir s’il s’agit d’un acte perpétré par un groupe organisé ou non.

Contacté par France 24, Quentin Raverdy, journaliste installé à Istanbul, explique que pour lui, cette attaque est symptomatique du choc des cultures dans la mégalopole turque.

Cette attaque a eu lieu dans le district de Beyoglu. Dans ce petit district, il y a plein de petits quartiers branchés, qui sont très fréquentés par les touristes et les expatriés. On peut y siroter une bière sur une terrasse en soirée, sans problème, même pendant le mois de ramadan. Mais dans ce même district, il y a également des quartiers très conservateurs. La boutique du disquaire où l’agression a eu lieu est justement située à Cihangir qui est limitrophe du quartier de Tophane, lequel est bien plus conservateur et pro-AKP (Parti de la Justice et du Développement, au pouvoir) . Ce qui provoque parfois des frictions.

Il y a quelques années, des vernissages organisés à Tophane avaient été attaqués par des habitants du quartier.

Une journée d'écoute du nouvel album de Radiohead, "A Moon Shaped Pool", qui sortait dans sa version album le 17 juin, était organisée dans plusieurs magasins de disques du monde. Le groupe a dénoncé l’agression, dans un communiqué publié sur Internet : "Nos pensées vont à ceux qui ont été attaqués ce soir chez Velvet IndieGround, à Istanbul. Nous espérons qu’un jour nous serons en mesure de mettre derrière nous ces actes d’intolérance violente. Pour l’instant, nous ne pouvons qu’offrir à nos fans stambouliotes notre amour et notre soutien."