Coups de matraque, tirs de grenades, coups de poing… De nombreuses vidéos faisant état de violences commises par des policiers à l’encontre de manifestants ou de simples journalistes – tournées dans différentes villes françaises – circulent depuis le début du mouvement contre la Loi travail. Retour sur ces violences en dix vidéos marquantes.


En France, le projet de loi de la ministre du Travail Myriam El Khomri – qui vise à modifier le Code du travail – rencontre une très forte opposition du côté de la population, des syndicats et d’une partie de la gauche depuis mars. En cause : des articles polémiques sur le temps de travail, les heures supplémentaires ou encore le licenciement économique.

C’est dans ce contexte qu’est né le mouvement Nuit debout, consistant à occuper l’espace public afin de débattre de sujets politiques, économiques et sociaux. Né à Paris, place de la République, le mouvement s’est ensuite étendu ailleurs en France.

Depuis trois mois, environ 1 500 manifestations contre la Loi travail se sont tenues dans le pays, selon l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), la "police des polices", ayant régulièrement donné lieu à des violences.

Des casseurs s’infiltrent en effet régulièrement dans les cortèges, pour s'en prendre aux forces de l’ordre et au mobilier urbain. Une voiture de police a notamment été incendiée à Paris le 18 mai.

Du côté des forces de l’ordre, des violences ont également été commises, comme en attestent de nombreuses vidéos, bien que le syndicat Alliance Police Nationale – le premier syndicat policier de France – estime qu'il ne s'agisse pas de "violences policières, mais de l'usage strictement nécessaire de la force et de la coercition par des policiers dans le cadre de leurs fonctions" (voir l'interview en fin d'article).

L’IGPN a néanmoins ouvert 48 enquêtes judiciaires concernant des accusations de violences policières commises au cours de ces manifestations.



24 mars, Paris : un coup de poing dans le visage d’un lycéen


Ce jour-là, lycéens et étudiants se sont mobilisés contre la Loi travail dans plusieurs villes françaises. À Paris, des affrontements ont notamment éclaté près du lycée Henri Bergson, dans le 19e arrondissement. C’est là qu’un policier a donné un violent coup de poing dans le visage d’un jeune de 15 ans, qui est tombé à terre immédiatement.

>> Lire sur les Observateurs : "Balayette et coup de poing au visage, un policier se lâche sur un lycéen parisien"

À la suite de la diffusion de cette vidéo, devenue virale, la préfecture de police de Paris a affirmé que des lycéens avaient jeté des projectiles sur des véhicules de police et provoqué des violences. L’IGPN avait néanmoins été saisie.

Résultat : le policier ayant frappé le lycéen a été interdit d’exercer son métier sur la voie publique jusqu’à la date de son procès, le 10 novembre, où il sera jugé pour "violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique".


24 mars, Nantes : un homme projeté au sol violemment


Dans cette vidéo, on voit un homme, portant un mégaphone, à terre, entouré de policiers (0’21). Il se relève ensuite, avant de se faire violemment bousculer par l’un d’eux, qui le projette au sol (0’36). "Ils lui ont éclaté la gueule", s’insurgent les auteurs de la vidéo. Les policiers emmènent ensuite l’homme sur le côté de la rue. "Il pisse le sang. Il n’a rien fait en plus", murmurent des témoins.

Selon l’AFP, l’homme ayant été violenté a été placé en garde à vue, avant d’être relâché sans être poursuivi. Il a également dû se faire poser sept points de suture à la tempe. Le procureur de la République de Nantes a ensuite saisi l'IGPN pour savoir si le blessé avait été victime de violences policières..


31 mars, Lyon : un homme chute après avoir été visé par un canon à eau


Afin de disperser les derniers manifestants, les forces de l’ordre présentes à bord d’un camion antiémeutes ont utilisé un canon à eau sur la place Bellecour, en fin de journée. Principale victime : un homme vêtu d’un costume-cravate qui s’avançait vers le véhicule, balayé par le jet d'eau. Selon la Préfecture du Rhône, 20 personnes ont été interpellées sur la place pour des jets de projectiles, ce jour-là .

Le 24 mai, l’homme que l’on voit dans la vidéo a été condamné à 4 mois de prison avec sursis et à 300 euros d’amende pour outrage sur personne dépositaire de l’autorité publique (pour doigt d’honneur et insultes) et provocation à un attroupement armé.


31 mars, Toulouse : des manifestants assis gazés par la police


Dans cette vidéo, un policier projette du gaz sur des personnes réalisant un sit-in contre la Loi travail, situées à moins d’un mètre de lui. Quelques heurts avaient éclaté en milieu d’après-midi, à la fin du défilé.


28 avril, Paris : un homme violenté pendant qu’il portait secours à une femme


Cette vidéo provient d’une caméra embarquée fixée sur le casque du photographe indépendant Simon Guillemin. On y voit des policiers bousculer un homme en train de donner du sérum physiologique à une femme, avant de le matraquer. Un policier agrippe ensuite l’appareil-photo du photographe, le menace avec sa matraque et lui dit : "Prends pas de photos !"

"Ça se voyait : les policiers étaient stressés, sous tension. Dans l'action, ils n'ont pas forcément le temps de voir qui est en face d'eux. Mais là ils voyaient bien que j'étais journaliste, et ils ont dû paniquer", a déclaré Simon Guillemin au Huffington Post.


28 avril, Paris : des personnes violentées, bien que déjà menottées


Il est 1 h 37 du matin, lorsque le cinéaste Matthieu Bareyre et l’ingénieur du son Thibaut Dufait filment l’évacuation de la place de la République par les forces de l’ordre, où les participants de Nuit debout se rassemblent chaque soir. C’est là qu’ils ont vu des policiers gifler des personnes déjà menottées, dont certaines étaient même allongées par terre.


1er mai, Paris : un photographe blessé à l’œil par l’explosion d’une grenade de désencerclement


Ce jour-là, les forces de l’ordre ont tiré plusieurs grenades de désencerclement en direction d’un groupe de personnes. Parmi elles : le photographe Fab Enero (avec un casque bleu et un manteau rouge), qui a été blessé à l’œil par des éclats, selon BuzzFeed. Sur Facebook, ce dernier a affirmé qu’il n’y avait eu "aucune sommation" auparavant.

Les grenades de désencerclement ont pour particularité de projeter des billes de caoutchouc lorsqu’elles explosent. En théorie, elles ne peuvent être utilisées que dans un contexte de danger bien précis : légitime défense, nécessité face au danger, etc.

C’est notamment à la suite de la diffusion de cette vidéo que l’ONG Reporters sans frontières a appelé le Premier ministre à "condamner publiquement les attaques ciblées contre les journalistes", constatant "une recrudescence des pratiques violentes et illégitimes des forces de l’ordre" depuis plusieurs semaines.


10 mai, Paris : un coup de matraque dans le visage


Plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées devant l’Assemblée nationale pour protester contre le recours à l’article 49.3 de la Constitution, afin de faire adopter la Loi travail sans le vote des parlementaires, une procédure perçue comme une "insulte au peuple" par les contestataires. C’est là qu’un CRS a fait tomber un homme qui refusait de reculer, avant de lui donner un coup de matraque à la tête.

Les coups de matraque sont monnaie courante, selon un tableau recensant les "violences policières présumées depuis mars 2016" réalisé par Buzzfeed.


17 mai, Paris : un réalisateur visé par une grenade lacrymogène


Le réalisateur Joël Labat a été touché à la cuisse par un tir de grenade lacrymogène, après avoir été visé par un CRS (1’20), comme en atteste la vidéo qu’il a lui-même tournée. Celle-ci s’achève par une photo de l’hématome à la cuisse droite du réalisateur.

Quelques jours plus tard, Joël Labat a porté plainte contre le policier l’ayant visé, après en avoir été dissuadé dans un premier temps, indique le site Internet Reporterre.


26 mai, Paris : un photographe blessé grièvement à la tête par une grenade de désencerclement


Lors d’une énième manifestation, un policier a lancé une grenade de désencerclement dans la foule, suivie d’une détonation, comme on peut le voir dans cette vidéo tournée dans l’est de la capitale. Un photographe indépendant de 28 ans a été atteint à la tête par un éclat de la grenade. Les médecins ont ensuite indiqué qu’il avait une "fracture temporale avec enfoncement de la boîte crânienne" et qu’ils avaient dû le plonger dans le coma.

Quelques jours plus tard, Mediapart a publié des vidéos montrant qu’il n’y avait pas de danger imminent pour les forces de l’ordre lorsqu’elles ont lancé la grenade. Deux enquêtes ont ensuite été ouvertes.


"Ces violences sont notamment liées à l’absence de dialogue social"

Laurent Mucchielli est sociologue, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il travaille notamment sur les politiques de sécurité.

Il n’y a pas plus de violences policières qu’en 2010, lorsqu’il y avait eu un mouvement social d’envergure contre la réforme des retraites. En revanche, elles sont davantage filmées et relayées sur Internet, et elles sont plus nombreuses qu’en 2015, lors du mouvement de fronde des agriculteurs.

Deux facteurs principaux expliquent cela. Premièrement, le gouvernement ne veut pas négocier avec les opposants à la Loi travail concernant les points qui posent problème. D’où la radicalisation d’une partie des manifestants, ce qui engendre des violences de leur part et donc une réaction des policiers.

Deuxièmement, les policiers sont très offensifs. Ils se placent très proches des manifestants, alors qu’ils restaient à distance lors des défilés des agriculteurs. Ils interpellent parfois des individus dès le début des rassemblements, afin d’anticiper d’éventuels débordements, ce qui produit parfois l’effet contraire. C’est lié aux consignes qu’ils reçoivent de leur hiérarchie.

Par ailleurs, l’usage de la force pose parfois problème : des personnes ont parfois été visées à la tête par des tirs de flash-ball par exemple.

L’autre problème, c’est que les gens sont parfois dissuadés de porter plainte, quand ils se rendent au poste de police. Et quand l’IGPN se saisit des affaires, il n’y a généralement pas de poursuites judiciaires derrière, mais uniquement des sanctions administratives.

"Il ne s’agit pas de violences policières, mais de policiers qui agissent dans le cadre de leurs fonctions"

Olivier Hourcau est le Secrétaire national d’Alliance Police Nationale pour la province.

Pour nous, il n’y a pas de violences policières qui ont été commises. La police utilise simplement la force et la coercition lorsque c’est strictement nécessaire, pour interpeller et mettre hors d’état de nuire les individus venus troubler l’ordre public – généralement cagoulés, portant des masques à gaz, etc. – ou pour disperser des rassemblements. C’est ce que prévoit la loi. Ce sont les responsables hiérarchiques qui décident de ce qu’il convient de faire lors de chaque rassemblement, après avoir évalué la situation. Par exemple, il est possible d’interpeller des individus dès le début d’une manifestation si on estime que c’est nécessaire.

Par ailleurs, les tasers, les flash-balls et les grenades de désenserclement sont toujours utilisés par des policiers ayant été formés à s’en servir.

Les policiers agissent toujours dans le cadre de leurs fonctions : c’est pourquoi des sanctions ont été prononcées dans 1 ou 2 % seulement des cas depuis trois mois.

"Environ 400 policiers et gendarmes ont également été blessés, mais on en parle moins"

On parle beaucoup de ces vidéos, mais il convient de les remettre en contexte, car on ne voit pas forcément ce qu’il s’est produit avant et après. Environ 400 policiers et gendarmes ont également été blessés depuis mars, mais on en parle moins.

Après, il existe parfois des victimes collatérales, blessées parce qu’elles se trouvaient à un endroit où c’était tendu. Mais les gens peuvent porter plainte. Et si leur plainte est recevable, les policiers sont obligés de l’enregistrer.