Chaque année au Niger, une grande partie de la production de tomates reste invendue et pourrit lentement. En cause : le manque de débouchés pour les producteurs – l'offre excédant la demande – et la difficulté à conserver cette denrée. Afin d’éviter ce gaspillage, un jeune Nigérien a inventé un séchoir fonctionnant avec du charbon minéral qui permet de déshydrater les tomates avant de les réduire en poudre, pouvant être utilisée pour cuisiner.


Très appréciées des Nigériens, les tomates sont cultivées dans tout le pays, durant toute l’année. La production est toutefois particulièrement importante durant les premiers mois de l’année, selon Yacouba Alfari Bonkano, un ingénieur agronome de 30 ans à l’origine de cette invention. Basée à Niamey, son entreprise YABE-production emploie quatre personnes, dont deux à temps plein, pour fabriquer cette poudre de tomate.

Vidéo de présentation du séchoir minéral, postée sur le compte Youtube de YABE-production.

Vidéo de présentation du séchoir minéral, postée sur le compte Youtube de YABE-production.

"Notre séchoir permet de sécher 500 kilos de tomates en 15 heures"

Après l’oignon, la tomate est la culture maraîchère la plus importante dans notre pays : les marchés en sont inondés de janvier à juin. Ces denrées font partie des aliments de base de la cuisine nigérienne. Mais tous les ans, plus du tiers de la production de tomates est perdue en raison du manque de débouchés. Du coup, les tomates pourrissent…

En 2003, j’ai souhaité trouver une solution afin d’éviter un tel gaspillage : j’ai conçu un premier séchoir fonctionnant avec du charbon minéral, permettant de sécher des tomates en quelques heures seulement. Les tests ont été concluants, donc on a fabriqué une plus grosse machine.

"Une trentaine de tonnes de tomates déshydratées en cinq mois"

Avant de sécher les tomates, il faut les nettoyer et les trancher. Puis, on les assaisonne avec du sel, avant de les placer sur des grilles dans le séchoir. Voici comment il fonctionne : des panneaux solaires alimentent une batterie, qui fait tourner des turbines, ce qui fait circuler de l’air à l’endroit où se trouve le charbon minéral – déjà chaud – à l’intérieur du séchoir. Le charbon est ainsi ravivé et dégage de la chaleur qui déshydrate les tomates.


Yacouba Alfari Bonkano explique le fonctionnement de son séchoir dans cette vidéo postée sur le compte Youtube de YABE-production.


Nous utilisons du charbon minéral, car c’est une ressource importante au Niger. [Ce charbon est formé à partir des minéraux et des matières organiques se trouvant dans les mines, NDLR.] Par ailleurs, c’est plus écologique que d’utiliser du charbon de bois, synonyme de déforestation.

La machine que nous utilisons depuis cinq mois permet de sécher 500 kilos de tomates en 15 heures, alors que ça prend une semaine avec les séchoirs à gaz, géothermiques ou solaires. C’est d’ailleurs cela qui la rend innovante et non pas le fait de sécher des tomates en tant que tel.

Actuellement, nous faisons fonctionner notre séchoir deux à trois jours par semaine : cela permet de sécher jusqu’à une tonne et demi de tomates. Depuis cinq mois, nous avons déshydraté une trentaine de tonnes de tomates. Mais nous pourrions également faire sécher d’autres produits…

"Notre poudre de tomate se conserve deux ans"

Une fois déshydratées, les tomates sont broyées, puis on en fait de la poudre. Celle-ci peut se conserver deux ans, alors qu’au Niger, les tomates fraiches pourrissent au bout de quelques jours.

Nous mettons ensuite la poudre dans des sachets en plastique de 10 grammes, que nous fabriquons nous-mêmes. C’est très artisanal, donc ça nous fait perdre énormément de temps. C’est dommage car nous pourrions faire sécher davantage de tomates si nous ne passions pas autant de temps derrière à les emballer. On aurait besoin d’une machine : je prospecte en Chine en ce moment...


La poudre de tomate produite par YABE-production. Photo envoyée par Yacouba Alfari Bonkano.


"Cela permet aux coopératives maraîchères d’écouler leur production toute l’année"

Nous travaillons avec deux coopératives maraîchères de femmes qui produisent notamment des tomates. Nous leur achetons leur production toute l’année, au prix de 7 500 francs CFA [11 euros environ] pour un carton de 30 kilos. Ça leur évite de vendre leurs tomates à des prix dérisoires sur les marchés – qui descendent parfois à 1 500 francs CFA le carton [2 euros environ] – lorsque l’offre est trop importante. Par ailleurs, le fait qu’elles puissent écouler leur production toute l’année peut leur permettre d’obtenir des emprunts plus facilement. Cette collaboration les rend donc plus autonomes, notamment sur le plan financier.

"Notre poudre est bio : c’est mieux que le concentré de tomates de Chine ou d’Italie"

Nous travaillons également avec un grossiste local, à qui nous vendons nos sachets de poudre, au prix de 40 francs CFA l’unité [0,06 euro environ]. Il les écoule ensuite sur le marché nigérien.

Pour les consommateurs, notre poudre présente l’avantage d’être bio et disponible toute l’année, à un prix abordable. Nous utilisons en effet des tomates non traitées, puisque les producteurs locaux n’ont généralement pas assez d’argent pour acheter des produits chimiques.

C’est donc mieux que le concentré de tomates qui vient de Chine ou d’Italie, que les gens achètent lorsque les tomates fraiches commencent à manquer. D’ailleurs, ils ont de plus en plus tendance à penser que ce n’est pas de la vraie tomate, au regard de tout ce qui entre dans sa composition ! Et pourtant, il ne se conserve pas plus de six mois. Par ailleurs, une boîte de concentré de tomates de 70 grammes coûte 150 francs CFA [0,23 euro environ] : c’est cher, dans la mesure où elle contient 70 % d’eau. Notre poudre, elle, contient 10 % d’eau.


L'équipe de YABE-production. Photo envoyée par Yacouba Alfari Bonkano.


Récemment, Yacouba Alfari Bonkano a été invité à présenter son invention lors de la COP21 et du Sommet international de l’innovation des jeunes sur l’agrobusiness, l’entrepreneuriat et le leadership (YALESI), qui lui a également déjà permis de gagner plusieurs prix.

Ce projet a été relayé par le Centre Technique et Agricole (CTA) et repéré par notre Observateur Mikaïla Issa.

Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone