Deux jeunes Somaliens qui ont fui leur pays au début de la guerre civile et vivent maintenant à l’étranger ont créé "Somali Faces" : un site de photos qui veut raconter la diversité et la richesse du peuple somalien, à la manière du projet américain Humans Of New York. Avec un message : contrairement aux clichés fabriqués par les médias, les Somaliens ne sont pas tous des "pirates, des terroristes et des réfugiés" !

La plupart des articles publiés sur la Somalie couvrent la triste réalité d’un pays en guerre depuis la fin des années 1980. Les dernières actualités ne sont pas plus réjouissantes : attaques par le groupe Al-Chabab, allié à Al-Qaïda, noyades de migrants somaliens tentant de rejoindre l’Europe par la mer, ou encore détournements de navires marchands par des pirates somaliens.

Pour aller au-delà des clichés que cette couverture médiatique tend à fabriquer, Mohammed Ibrahim Shire et Donia Jamal Ada, tous deux membres de la diaspora somalienne, ont lancé en janvier 2016 le projet "Somali faces" ("visages somaliens").


"Beaucoup se livrent sans réserve, comme s’ils avaient attendu le jour où ils pourraient raconter leur histoire"

Mohammed Ibrahim Shire est cofondateur de Somali Faces ("Visages somaliens")


Notre projet s’inspire dans la forme de "Humans of New York " développé par le photographe américain Brandon Stanton. Nous publions sur notre blog des photos de personnes que nous rencontrons, accompagnées d’un petit texte qui raconte leur histoire.

Mais notre objectif n’est pas le même que celui de Stanton, qui cherche à briser l’anonymat de New York. Nous voulons aller au-delà de ces stéréotypes qui collent à la peau des Somaliens. En partageant leurs histoires, leurs espoirs, leurs désespoirs, leurs attentes, leurs regrets, nous redonnons un visage humain aux Somaliens que la couverture médiatique pourrait réduire à un peuple de pirates, de terroristes et de réfugiés.

"Avant, l'amour et le mariage se vivaient différemment. Nous l'exprimions à travers la danse. Il fallait le faire avec humour. Mais pour conquérir les cœurs, il valait mieux savoir manier l'art de la rhétorique. Succès garanti, même sans un sou !"


"J'ai 17 ans. Je suis marié et suis commerçant. Mon épouse et moi sommes lycéens. Nous sommes dans la même classe. La norme est de se marier jeune ici."

"Nous souhaitons également rapprocher des personnes que la guerre et l’exil ont pu éloigner"

Avec ce projet, nous souhaitons également rapprocher des personnes que la guerre et l’exil ont pu éloigner. J’ai dû fuir la Somalie, avec ma famille, en 1991 [date à laquelle le régime militaire a été renversé et où la Somalie a sombré dans la guerre civile, NDLR]. J'ai grandi aux Pays-Bas. Donia, la cofondatrice du projet, elle, a grandi, aux États-Unis. Nous sommes près d’un million à vivre en dehors des frontières de la Somalie. "Somali faces" peut nous aider à retrouver une certaine unité malgré notre dispersion à travers le monde.

Beaucoup se livrent à nous sans réserve, comme s’ils avaient attendu le jour où ils pourraient raconter leur histoire.
À chaque fois que nous voyageons, nous cherchons des personnes au destin atypique. Parfois, ce sont des amis qui nous suggèrent de rencontrer telle ou telle personne. Parfois, nous les rencontrons par nous-mêmes. Cette grand-mère qui travaille dans le bâtiment, nous l’avons rencontrée par hasard !

Les Somaliens parlent facilement. Notre plus grand défi est de réaliser des interviews relativement courtes et de les garder centrées sur le sujet. Nous demandons aux personnes de nous raconter leur vie et n’hésitons pas à poser des questions plus intimes. Ce qui est étonnant est que beaucoup se livrent à nous sans réserve, comme s’ils avaient attendu le jour où ils pourraient raconter leur histoire. Il arrive que des personnes ne soient pas à l’aise à l’idée d’être prises en photo, mais c’est très rare.


"Je suis grand-mère. Je travaille dans le bâtiment. J'ai presque 60 ans et je suis séparée de mon mari depuis près de  treize ans. J'ai neuf enfants ; six ont maintenant fondé une famille, mais je prends encore soin des trois plus jeunes. Je les envoie à l'école. Je paye les frais de scolarité. Je veux qu'ils aient un meilleur avenir que le mien."

Pourquoi ne pas mettre en place un système pour aider d’autres Somaliens dans le besoin ?

L’une des histoires les plus fortes que nous ayons recueillies est celle de cette jeune mère somalienne, qui vit dans un camp de déplacés en Somalie. Elle élève seule ses huit enfants et était marginalisée à l’intérieur du groupe minoritaire auquel elle appartient, dont la peau est très noire. Beaucoup de Somaliens de la diaspora ignoraient tout de ce genre de discrimination. Beaucoup de gens ont voulu l’aider. Nous avons reçu près de 4 000 euros en dons en moins d'une journée.

Nous ne nous y attendions pas. Nous racontons des histoires, rien de plus. Mais cela nous a fait réfléchir. Pourquoi ne pas mettre en place un système pour aider d’autres Somaliens dans le besoin ? Peut-être une prochaine étape dans ce projet, grâce auquel je me reconnecte à mon pays d’origine.


"Parfois, je suis traitée comme une étrangère dans mon propre pays, comme si je n'appartenais pas à ici. Beaucoup me discriminent sur la base de la couleur foncée de ma peau noire. Je leur réponds: 'C'est ainsi que Dieu m'a créée !'"

Article écrit en collaboration avec
Brenna Daldorph

Brenna Daldorph , English-language journalist