Il y a un an, cinq radios étaient réduites au silence au Burundi, en marge de la tentative avortée de coup d'État contre le président Pierre Nkurunziza. Afin de continuer leur travail, des journalistes ont lancé le collectif SOS Médias Burundi, un média en ligne devenu l’une des sources d’information les plus fiables du pays. Retour sur une année de crise, à travers une série d’images publiées et commentées par le collectif.


Le 13 mai 2015, un général annonçait la destitution du président Nkurunziza et la dissolution du gouvernement sur les ondes des radios Bonesha FM et Isanganiro, provoquant des manifestations de joie. Depuis plusieurs semaines, un mouvement – qui prenait de l’ampleur – dénonçait en effet la candidature du chef de l’État à un troisième mandat en raison de son caractère anticonstitutionnel, selon ses détracteurs.

Ce coup d’État avait toutefois rapidement échoué. Dans la foulée, les locaux de cinq radios privées avaient été détruits : Rema FM – proche du pouvoir – probablement ciblée par des éléments favorables aux putschistes, ainsi que la Radio-Télévision Renaissance, Bonesha FM, la Radio Publique Africaine et Isanganiro – accusées par le gouvernement d’avoir soutenu le coup d'État – attaquées par des forces loyalistes a priori. Ces radios avaient alors cessé d’émettre, alors qu’elles constituaient le principal vecteur d’information dans le pays.

Le collectif SOS Médias Burundi a été lancé le jour-même du coup d’État manqué. Présent à la fois sur Facebook, Twitter et Soundcloud, il couvre l’actualité de manière indépendante et factuelle, sans prise de position, à travers la publication d’images et de reportages témoignant de la réalité du terrain. Ses contributeurs – tous journalistes – travaillent dans la clandestinité, pour des raisons de sécurité. Pour de nombreux médias internationaux, à commencer par les Observateurs de France 24, SOS Médias Burundi est devenu l’une des principales sources d’information sur le pays.

Pour France 24, le collectif revient sur sept images marquantes de l’année écoulée.



21 mai 2015 – "Non au troisième mandat" : le leitmotiv des manifestants durant des semaines

Dès son lancement, SOS Médias Burundi a couvert les manifestations anti-troisième mandat qui se sont poursuivies après le coup d’État avorté, notamment dans la capitale Bujumbura. L’objectif : relayer le message des protestataires et documenter les cas de violences policières, comme cela avait été le cas le 21 mai dernier.

Photo publiée le 21 mai 2015.

Cette photo a été prise à Ngagara, au nord de Bujumbura, une semaine après le putsch manqué. Les manifestants venaient de différents quartiers situés au nord de la capitale, tels que Mutakura, Buterere et Kinama. Mais les policiers les avaient dispersés à coups de gourdin et de gaz lacrymogènes. Malgré tout, les manifestations avaient continué durant plusieurs semaines. À ce moment-là, travailler dans l'ombre était encore nouveau pour nous : nous devions nous cacher ou nous dissimuler dans la masse, ou alors prendre des images rapidement avant de nous éclipser.



9 juin 2015 – Les victimes de la crise : des images pour ne pas les oublier

Depuis un an, les violences et la répression à l’encontre des manifestants et opposants au régime ont fait au moins 700 morts et 800 disparus, selon la Fédération internationale des droits de l’Homme. De son côté, la police burundaise affirme que 374 civils et 77 policiers ont été tués durant cette période.

Cette violence, SOS Médias Burundi n’a cessé de la documenter en publiant de nombreuses images de cadavres jonchant les rues, d’enterrements ou encore de marches rendant hommage aux défunts, comme celle-ci, qui s’est déroulée le 9 juin à Bujumbura.

Photo publiée le
9 juin 2015.

Nous avons pris cette photo après la messe qui a été organisée en mémoire de Théogene Niyondiko, un étudiant de 29 ans, en 4e année à l'Institut de Pédagogie appliquée de l'Université du Burundi. Il est mort le 5 juin, dans l’ambulance qui le transportait à l'hôpital, après avoir reçu deux balles dans le dos et dans le bras. Selon des témoins, des policiers l’auraient poursuivi et lui auraient tiré dessus à plusieurs reprises. Quelques semaines plus tôt, le 30 avril, il avait déjà été blessé à la jambe par une balle de policier durant une manifestation.



23 juin 2015 – Soutien ou contestation dans les campagnes burundaises ? La peur avant tout

"Je vote oui" : c’est le message arboré par ces jeunes femmes à Mpanda, dans la province de Bubanza (nord-ouest), le 23 juin dernier, afin de soutenir la candidature du président à sa propre succession (il sera réélu un mois plus tard). Plusieurs mouvements de soutien au régime ont ainsi été recensés en province, mais également quelques manifestations d’opposition.

Photo publiée le
23 juin 2015.

Pascal Nyabenda, le président du CNDD-FDD, le parti au pouvoir, est originaire de Mpanda, d’où le soutien d’une partie des habitants au régime. Mais des manifestations anti-troisième mandat se sont aussi déroulées dans cette province. En fait, dans les campagnes, le mouvement contestataire a été fort dans certains endroits, mais pas partout. Cela s’explique en partie par la peur ressentie par les gens. Actuellement, des personnes ayant participé aux manifestations continuent d’ailleurs d'être traquées et arrêtées… Mais au-delà des questions politiques, c’est la dégradation de leurs conditions de vie qui constitue le principal problème des gens vivant en province.



10 août 2015 – Les quartiers contestataires de Bujumbura, sous pression constante des forces de l’ordre

Rechercher des armes ou d’éventuels opposants : c’est l’objectif des opérations policières qui ont lieu fréquemment dans certains quartiers de Bujumbura, à l’image de celle qui s’est déroulée à Jabe (centre-ville), début août.

Photo publiée le
10 août 2015.

Ce jour-là, le quartier était déjà bloqué par les forces de l’ordre depuis 48 heures : personne ne pouvait en sortir ou y entrer. Même les personnes malades devaient attendre. Des tirs avaient également été entendus durant une grande partie de la nuit et quatre jeunes avaient été arrêtés.

Depuis, plusieurs dizaines de jeunes du quartier ont subi le même sort. Beaucoup ont été directement envoyés dans les cachots des services de renseignement, où plusieurs cas de torture nous ont été rapportés. Certains jeunes ne sont même plus de ce monde… Être jeune et habiter dans un quartier "contestataire" – où ce type de blocus a eu lieu à plusieurs reprises – revient à voir son espérance de vie diminuer et ses libertés restreintes.



31 octobre 2015 – Une embuscade meurtrière à Buringa, au nord de Bujumbura : l’ombre des "Imbonerakure"

Photo publiée le
31 octobre 2015.

Le 31 octobre, plusieurs personnes revenaient d’un enterrement lorsqu’elles ont été attaquées par des policiers de la brigade anti-émeute, aidés d’Imbonerakure, qui ont ouvert le feu au passage du bus. [Ces derniers sont des membres de la branche jeunesse du parti au pouvoir. Ils seraient 50 000 dans le pays et ont régulièrement été accusés d’exactions ces derniers mois, NDLR.] Il y a eu sept morts, plusieurs blessés et des personnes sont portées disparues depuis cette date. Selon plusieurs témoignages, il s’agirait d’une embuscade, et non pas d’une opération visant à procéder à des interpellations. Des jeunes ont été poursuivis dans les parcelles autour, capturés et éliminés.



5 novembre 2015 – Fuir les violences : l’option choisie par des milliers de Burundais

Début novembre, de nombreux habitants de Mutakura – un quartier de Bujumbura – ont quitté la zone en raison des violences, mais aussi des menaces proférées par le pouvoir, ciblant les habitants des quartiers contestataires.

Photo publiée le
5 novembre 2015.

Le quartier avait été bloqué par la police durant plusieurs jours. Il y avait eu des exécutions sommaires. Du coup, dès que le blocus a été levé, les habitants ont décidé de fuir la zone, devenue un enfer à leurs yeux.

Environ 260 000 Burundais ont fui au Rwanda, en Tanzanie, en République démocratique du Congo et en Ouganda depuis un an, selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.



22 avril 2016 – Malgré la crise, des moments de trêve

En dépit des violences agitant le pays depuis un an, les Burundais continuent de vivre, comme à Gitega, capitale de la province du même nom, où un festival de tambour a eu lieu le 22 avril dernier.

Photo publiée le 22 avril 2016.

Le tambour burundais est reconnu et inscrit au patrimoine de l'Unesco depuis 2014 . Il a toujours été un symbole du rassemblement du peuple burundais. Alors que les discours de division se multiplient, nous avons estimé qu’il était important de s’en souvenir...


Depuis un an, seules deux radios ont été autorisées à rouvrir – Rema FM, proche du pouvoir, et Isanganiro – après s’être engagées à fournir une information "équilibrée et objective" ne portant pas atteinte à la "sécurité" du pays, ce qui limite de fait leur liberté éditoriale selon l’ONG Reporters sans frontières. Outre ces radios, Iwacu est le dernier journal indépendant continuant à fonctionner dans le pays. Mais son directeur travaille depuis l’étranger, contraint à l’exil comme une centaine d’autres journalistes burundais.





Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone