Au Cameroun, une application créée par un jeune ingénieur de 24 ans permet aux femmes enceintes de bénéficier d’un suivi prénatal et postnatal gratuit. Appelée "GiftedMom" ("Maman douée"), celle-ci envoie des SMS et des messages vocaux aux femmes pour les informer des moyens médicaux disponibles dans le but de lutter contre la mortalité maternelle et infantile.

Le 13 mars 2016, la mort d’une femme enceinte, Monique Koumaté, devant l’hôpital Laquintinie à Douala avait suscité l’émoi dans le pays. Plusieurs centaines de personnes s’étaient alors réunies lors d'une manifestation pour dénoncer la négligence du personnel hospitalier.

Mais le cas de Monique Koumaté n’est pas isolé au Cameroun. Selon une enquête de l’OMS en 2011, le ratio de mortalité maternelle était de 782 décès pour 100 000 naissances. Un chiffre bien au-dessus de la moyenne mondiale. Dans les pays en développement, il s'établit, en 2015, à 239 pour 100 000 naissances, contre 12 pour 100 000 dans les pays développés.

C’est ce constat qui a poussé Alain Nteff, un ingénieur camerounais de 24 ans diplômé de l’École Polytechnique de Yaoundé, à lancer son application à l’aide d’un collègue médecin.

"Les femmes reçoivent des SMS leur expliquant quand consulter un médecin, les vaccins recommandés à la naissance ou comment allaiter"

Après mes études, j’ai été embauché par un grand moteur de recherche sur Internet. Mais j’avais envie de faire autre chose et surtout d’utiliser mes compétences pour répondre aux problèmes de développement dans mon pays.

En 2012, j’ai rencontré le docteur Conrad Tankou, qui travaille dans des zones reculées du Cameroun. Ce qui m’a particulièrement frappé, c’est le manque de sensibilisation lié aux grossesses. Dans notre pays, il y a des services médicaux : certaines visites prénatales ne sont pas payantes, il existe des vaccins à faire à la naissance, etc.

Mais très peu de femmes le savent. Du coup, dans la plupart des cas, les grossesses ne sont pas suivies : résultat, beaucoup d’enfants naissent de façon prématurée et des mères décèdent à l’accouchement.


Et ce problème n’existe pas seulement dans les zones reculées. Le manque d’information se retrouve dans tout le pays. Pour éviter cela, il faut absolument que durant leur grossesse les femmes assistent au moins à quatre rendez-vous avec un médecin.

"Les femmes peuvent poser leurs questions par SMS, des médecins y répondent"

C’est pourquoi, avec le docteur Tankou, nous avons de créer "GiftedMom". Comment ça marche ? Les femmes envoient un SMS au 8586 et indiquent depuis combien de temps elles sont enceintes. Une fois enregistrées, elles reçoivent des SMS chaque semaine avec des recommandations : à quel moment aller consulter un médecin par exemple. Et quand l’enfant naît, nous envoyons également la liste des vaccins recommandés et à quel âge il faut les faire ainsi que des conseils pour l’allaitement.

Docteur Conrad, le co-fondateur de Gifted Mom. Photo : Gifted Mom.

Elles peuvent également envoyer des questions par SMS. Nous avons deux médecins qui leur répondent. Au total, ils reçoivent entre 60 et 80 messages par jour.


Entre 2013 et 2014, nous avons lancé un pilote. Nous sommes arrivés à la version définitive de l’application cette année et nous sommes fiers du résultat. Elle compte 10 000 utilisatrices dans 34 centres de santé dont 60 % sont situés en zone reculée. Nous espérons toucher 100 000 femmes en 2017 au Cameroun, puis nous étendre en Afrique en 2018.

À terme, notre objectif est que 5 millions de femmes enceintes africaines soient accompagnées grâce à notre application. Il faudra sûrement que l’on embauche d’autres médecins pour répondre aux questions des patientes.
Au Cameroun, la grande majorité des habitants ont un téléphone portable et savent parfaitement s’en servir. [Le taux d’appropriation de cet outil de communication au sein des populations est passé de 9,8 % à 71 % entre 2004 et 2014, NDLR].

"Après le scandale à l’hôpital de Douala les femmes sont plus réceptives à notre discours"

Nous proposons un service gratuit et il n’est pas nécessaire d’avoir accès à Internet pour en bénéficier. Par ailleurs l’interface est très simple et le vocabulaire médical est vulgarisé. Il y a aussi des messages vocaux.

Pour toucher le plus de femmes possible, nous avons créé des partenariats avec des centres de santé. Nous avons une vingtaine de bénévoles qui se déplacent dans les hôpitaux pour récupérer les numéros de téléphones des femmes enceintes et faire des séances de sensibilisation.


Au début, il n’était pas facile de convaincre le corps médical des avantages de ce système mais au fur et à mesure, ils se sont rendus compte que les femmes étaient plus nombreuses à venir en consultation et que cela limitait les grossesses dangereuses.

Après le scandale de la mort d’une femme enceinte à l’hôpital de Douala, on sent que les femmes sont de plus en plus réceptives à notre discours.

La grande majorité de nos financements provient de prix gagnés et de partenariats, notament avec l'OMS. En 2015 nous avons par exemple gagné 50 000 euros au New York Africa Forum de Libreville.


Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet