La scène est insoutenable : des dizaines de corps entassés dans la remorque d’un camion, exposés à la vue de tous, avec des soldats paradant sous les hourras de la foule qui chante. Ces images rappellent les défilés macabres mis en scène par l’organisation de l'État islamique (EI). Mais cette fois, il s’agit d’une milice kurde dans le nord de la Syrie.

Des images similaires étaient déjà apparues, provenant de diverses milices ou groupes jihadistes impliqués dans les conflits syrien et irakien. Mais dans la vidéo, dont nous ne diffusons que des captures d’écran ci-dessous, c’est bien le drapeau d’une milice kurde qui flotte sur le véhicule.

Des photos qui ont filtré sur les réseaux sociaux montrent les cadavres entassées dans une remorque.

Des habitants d'Afrin courent derrière le camion pour filmer les cadavres en acclamant les soldats. Dans le cercle rouge, on distingue le drapeau du YPG accroché au camion.


Dans une vidéo, que nous avons choisi de ne pas diffuser, un homme joue du tambour pendant que d'autres dansent et chantent au passage du camion-remorque.


De récents combats entre Kurdes et milices d'Ansar al-Charia

Selon des internautes impliqués dans des milices proches des Unités de protection du peuple (YPG), la branche armée du Parti de l'union démocratique kurde syrien (PYD), ces hommes sans vie seraient des jihadistes qui appartenaient au groupe Ahrar al-Sham (Mouvement islamique des hommes libres du Sham). Dans la zone du gouvernorat d’Alep, ce groupe fait partie, avec une douzaine d'autres groupes rebelles, d'Ansar al-Charia.  Il a la réputation d’être soutenu par la Turquie, ou encore le Qatar et l’Arabie Saoudite.

Récemment, des affrontements sanglants ont eu lieu entre Ahrar al-Sham et le YPG à Ayn Daqnah, près d’Afrin, dans le nord de la Syrie, selon les organes de communication des YPG. Les Kurdes affirment avoir tué 88 miliciens jihadistes et au moins 66 corps auraient été récupérés. Et selon certains médias turcs et des médias kurdes, cette scène de "parade victorieuse" se déroulerait bien à Afrin, l’un des plus importants bastions kurdes en Syrie.

En réaction à ces images, un dirigeant d'un autre parti kurde, le Mouvement pour une société démocratique (TEV-DEM) par la voix de son leader, Aldar Xelil, a dénoncé ces méthodes, une "honte" pour les Kurdes. "C'est contraire aux valeurs de l'humanité.  Nous ne sommes pas ceux qui terrorisons nos ennemis d'une façon si honteuse. Ces manières sont proches des traditions de Daesh, le régime Baas ou les dictatures militaires. Ce ne sont pas les nôtres".

Le cortège est suivi par de très nombreuses motos.

Les YPG accusés de "crimes de guerre" par Amnesty international

C’est n’est pas la première fois que les milices kurdes utilisent les mêmes méthodes de guerre que leurs adversaires islamistes en exposant des cadavres triomphalement. Pour autant, il est extrêmement rare que les Kurdes laissent filtrer ce genre de vidéos. Les vidéos officielles montrent plutôt des scènes positives, mettant en avant le courage des combattants kurdes, ou plus récemment, des otages jihadistes soignés par des infirmières des YPG.

Amnesty International et d’autres associations de défense des droits de l’Homme ont accusé à de multiples reprises les YPG de crimes de guerre contre des civils, de recruter des enfants soldats ou de détruire des villages arabes et turcs repris aux groupes terroristes. En réaction à ces accusations, le chef des YPG, Salih Muslim, a répondu dans une interview à Al-Media qu’elles étaient "injustes et erronées".

Les YPG ne sont pas considérés comme une organisation terroriste par les États-Unis ou l’Union européenne, bien qu’il soient reconnus comme la branche syrienne du PKK turc, lui-même placé sur la liste des organisations terroristes. Seule la Turquie considère également les YPG comme organisation terroriste. Officiellement, le YPG ne fait pas non plus partie des groupes soutenus militairement par la coalition anti-EI. Pourtant, des avions américains auraient indirectement aidé des milices kurdes lors de bombardements aériens visant des milices jihadistes, notamment lors des combats à Kobané.

Attaché au camion, flotte le drapeau jaune et vert du YPG (en haut à gauche de l'image).
Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste