L’organisation de l'État islamique a fait d'une technique militaire sa marque de fabrique dans les combats contre l'armée irakienne et les peshmerga kurdes : l'attaque à la voiture suicide. Les dégâts dévastateurs de cette arme, visible dans de nombreuses vidéos sur Internet, ont poussé les soldats à développer des stratégies pour contrer son efficacité.

Les voitures suicide de l’organisation de l’État islamique (EI) sont le cauchemar des soldats irakiens et des combattants kurdes. Ces véhicules blindés, fabriqués artisanalement, sont remplis de plusieurs tonnes d’explosifs destinés à faire sauter les lignes défensives adverses. Ils provoquent une explosion impressionnante, causant des dégâts à une centaine de mètres à la ronde.

Vidéo publiée par une milice chiite montrant une explosion produite par un véhicule suicide.

Sur cette deuxième vidéo, même si le véhicule explose loin de sa cible, il parvient à toucher les positions irakiennes.

"Ces techniques se rapprochent de la doctrine militaire Baas : une énorme puissance de feu suivie d'une attaque au sol"

Contacté par France 24, un spécialiste des armes qui préfère garder l’anonymat explique que cette arme est désignée dans le jargon par le terme "véhicule suicide modifié" (SVBIED en anglais, pour "suicide vehicle-borne improvised explosive device").
 
L’usage de ces armes suit une doctrine militaire bien rôdée pendant plusieurs années. À l’époque, lorsque les combattants d’Al-Qaïda en Irak et les futurs fondateurs de l’EI appartenaient au même groupe, ces armes étaient utilisées pour leur force cinétique [l’énergie liée au mouvement d’un corps, NDLR], afin de tuer le maximum de civils ou des militaires. Mais c’est vraiment l’EI qui a ensuite perfectionné l’utilisation de ces "véhicules suicides" contre des bases militaires protégées, ou des positions stratégiques de leurs ennemis. Pour eux, c’était une alternative peu coûteuse, équivalente à un bombardement aérien ou à de l’artillerie lourde qu'ils ne pouvaient pas se procurer.

L’explosion dévastatrice d’un véhicule piégé après avoir été touché par un missile adverse.

L’utilisation de ces "véhicules suicides" par l’EI se rapproche de la doctrine militaire du Baasisme irakien après 1974 : une énorme puissance de feu suivie d’une attaque au sol. De la même façon, l’organisation État islamique utilise cette technique pour affaiblir une cible avant de l’attaquer frontalement. Tout dépend ensuite de la configuration : parfois, ces véhicules sont couverts par les inghimasi, des attaques de mortiers ou de roquettes. D'autres fois, un "véhicule suicide" plus rapide crée une brèche dans la ligne de défense adverse pour permettre à un deuxième véhicule plus puissant d’exploser au cœur de la cible. Le véhicule est soit téléguidé [il s'agit cependant d'une minorité de cas, Ndlr], soit piloté par un combattant qui se suicide [la grande majorité des cas].

Dans cette vidéo, un véhicule suicide rapide est suivi de deux autres beaucoup plus lourds afin d'enfoncer dans un premier temps les positions adverses pour faire davantage de dégâts par la suite. Ils sont tous détruits par des mines antichar.
 
Ces armes sont généralement remplies d’explosifs à base d’ammonium et de nitrates, accompagnés de billes de fer ou d'éclats de métal permettant de faire le plus de dégats. En général, une base militaire adverse est visée par des véhicules chargés avec entre une et huit tonnes d’explosifs. À Damas, des véhicules allant de 13 à 15 tonnes ont été utilisés.

Dans cette vidéo, l’EI tente d’infiltrer un bastion irakien grâce à un véhicule suicide.

Un bouton "bombe du martyr" dans le véhicule piégé

Selon les communications officielles de l’organisation de l’État islamique, le groupe jihadiste aurait utilisé à 47 reprises des "véhicules-suicides" en Irak et en Syrie pour le seul mois de janvier 2016.

Dans certaines vidéos diffusées par des milices chiites, on peut voir en détail la composition d’un tel véhicule : comment les jihadistes protègent le véhicule ou ses composants électriques. Dans l'une de ces vidéos, visible ci-dessous, un détail sordide apparaît : le pilote kamikaze dispose d’un bouton pour faire exploser le véhicule, sur lequel est écrit en arabe "bombe du martyr".


"Deux éléments ont changé la donne"

Comment les combattants kurdes et les soldats de l’armée irakienne se sont-ils adaptés à ces machines de guerre ultra-dévastatrices ? Pour Wassim Nasr, spécialiste des groupes jihadistes pour France 24, un changement d’approche très visible a été opéré :

L’EI recouvre ces véhicules d’épaisses couches de métal sur tous les flancs, même les roues et les fenêtres. Il y a seulement un tout petit espace dans le pare-brise qui n’est pas recouvert, pour permettre au kamikaze de voir son chemin. Cette méthode était très efficace, mais de moins en moins.

Deux éléments ont changé. D’abord, les armes utilisées par l’armée irakienne. Au départ, elle utilisait de simples MK47 ou RPG-7 [des modèles de lance-grenades américains et russes, NDLR] qui n’étaient pas efficaces : le RPG7 n’a par exemple qu’une portée de 200 mètres, une distance beaucoup trop courte comparée aux dégâts fait par un "véhicule suicide", de plus avec une charge faible qui ne transperce pas les blindages improvisés.

Puis, ces armées ont utilisé des Kornet et Fagot, des missiles antichar russes. Le Kornet a une portée entre 5 000 et 8 000 mètres, ce qui change considérablement la donne. Les milices chiites ont également reçu des missiles Toofan, la copie iranienne du TOW américain, qui peuvent frapper à une distance de 4 000 mètres.

Des milices chiites détruisent un véhicule suicide avec un missile Toofan.

Combiné à cela, elles ont reçu des mines contre les tanks qu’elles ont positionnées dans tous les endroits stratégiques pour protéger les positions militaires. Sans compter les missiles Javelin américains, qui ont fait leur apparition lors des combats de Cheddadi, en Syrie. Ces méthodes se sont avérées jusque là efficaces.

Les forces irakiennes disposent des mines antichar pour empêcher les véhicules piégés d'approcher leurs positions.


Deux autres vidéos montrant d'importantes explosions de véhicules suicide.
Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste