Plusieurs commerces situés à Tunis ont affiché sur leur devanture des messages interdisant l’accès aux homosexuels, avant d’être signalés la semaine dernière par l’association Shams, qui lutte contre l’homophobie. Cette dernière s’inquiète de la multiplication des messages de haine à l’encontre des gays dans le pays.


Un restaurant, une épicerie, un café Internet, deux magasins vendant des vêtements et des téléphones, un taxi... et un même message : "Interdit aux homosexuels". Ces messages sont apparus dans différents quartiers de Tunis à partir du 21 avril, au lendemain de l'intervention du vice-président de l’association Shams dans l’émission "Klem Ennes", sur la chaine El Hiwar Ettounsi. C’est dans cette même émission que l’acteur tunisien Ahmed Landolsi avait qualifié l’homosexualité de "maladie" une semaine plus tôt, une déclaration qui avait suscité des critiques, mais également de nombreux messages de soutien.

"Restaurant Soltan : Interdit aux homosexuels"

Ce message contient des insultes visant les homosexuels, tout en les interdisant de rentrer dans ce magasin.

"Beaucoup de Tunisiens pensent que les homosexuels devraient se cacher, plutôt que de s’exprimer dans les médias"

Mohammed (pseudonyme) est un membre de l’association Shams, qui a préféré garder l’anonymat pour des questions de sécurité.

Tous ces messages de haine sont apparus à la suite du passage du vice-président de notre association à la télévision. Il s’était exprimé pour défendre les homosexuels, après des propos tenus par [l'acteur] Ahmed Landolsi. Depuis, notre association reçoit des dizaines de menaces de mort par jour, alors que c’était assez rare avant.

C’est la première fois que nous voyons de tels messages dans les commerces. L'un d'eux interdit même l’accès aux athées. Ce sont des internautes qui nous ont envoyé ces photos, mais certaines ont été publiées sur Internet par les commerçants eux-mêmes. On s’est donc rendus dans trois de ces endroits pour vérifier que ces messages existaient réellement.

"Interdit aux homosexuels et aux athées" (café Internet)

La majorité des gens sont d’accord avec ces commerçants. Mais beaucoup condamnent également leurs messages. Par exemple, un internaute nous a envoyé une photo d’un café Internet, où il a été écrit "Les homosexuels sont autorisés à entrer. Nous sommes tous tunisiens", en guise de réaction.

La réaction d'une internaute sur la page Facebook de l'association Shams, à la suite de la publication des photos.

""Les homosexuels sont autorisés à entrer", indique-t-on sur la porte de ce café Internet.

De notre côté, on a appelé au boycott de tous les magasins affichant des propos homophobes, car il est interdit de refuser de vendre des produits ou de fournir des services à un client, selon l'article 24 de la loi n°64 de 1991 sur la concurrence et les prix. De plus, comment ces magasins pourraient-ils distinguer les homosexuels des hétérosexuels ? Ont-ils l’intention de réaliser des touchers rectaux, comme le font déjà les autorités pour prouver l’homosexualité de certaines personnes ? C’est absurde !

Ces derniers jours, d’autres photos sont également apparues, où l’on voit des messages appelant à tuer les homosexuels, qui proviendraient de membres de la police, de la garde nationale, de la protection civile et de l’armée. [France 24 n'a pas pu vérifier la provenance de ces photos, NDLR.] Ce sont des internautes qui les ont repérées sur les réseaux sociaux, avant de nous les envoyer.

Là encore, les réactions ont été très variées... Certains policiers et militaires ont toutefois réagi en relayant des messages beaucoup plus positifs, comme "On protégera tout le monde". De notre côté, on a appelé les autorités à intervenir pour faire cesser ces discours haineux, car ça devient vraiment inquiétant.

Message d'un militaire : "Les homosexuels sont des Tunisiens et l’armée protège tous les Tunisiens."

L’homosexualité reste très rejetée en Tunisie. Beaucoup de gens pensent qu’elle est contre-nature et contre la religion. Certains tolèrent les homosexuels, mais pensent qu’ils devraient se cacher et éviter de s’exprimer dans les médias, car ils ne veulent pas en entendre parler…

Heureusement, les mentalités évoluent : en 2013, 94 % des Tunisiens étaient contre l’homosexualité, contre 64 % actuellement, selon des sondages.

En Tunisie, l’homosexualité demeure criminalisée. L’article 230 du Code pénal prévoit une peine de trois ans de prison pour les personnes jugées "coupables" de pratiques homosexuelles.




Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone