La désinformation par l’image n’est pas une pratique répandue uniquement dans les pays occidentaux. Sur les réseaux sociaux populaires en Afrique, les intox sont récurrentes, et parfois même, utilisées dans plusieurs pays pour illustrer des situations différentes. Grâce à nos Observateurs, voici les intox les plus fréquentes sur le web en Afrique.

Comment avons-nous procédé ?

Cette liste d’intox a été réalisée à partir de 2016 sur la base des observations des journalistes de France 24 qui repèrent depuis plusieurs années les fausses informations sur Internet, notamment dans le cadre de notre rubrique "Info-Intox ".

Elle a été rendue possible par la participation d’une dizaine d’observateurs de plusieurs pays africains assidus sur les réseaux sociaux, de la RDC à la Côte d’Ivoire, en passant par le Burundi, le Nigeria ou le Maroc. Cette sélection n’est pas un classement, elle est basée sur nos expériences partagées, pas sur des données statistiques.

Nous mettrons à jour régulièrement cet article avec les dernières intox significatives qui circulent sur les réseaux sociaux en Afrique. Si vous avez vu une photo, une vidéo ou un article avec images dont dont vous doutez de la véracité, contactez-nous à observateurs@france24.com !


Des migrants retrouvés congelés dans un frigo ? (Juillet 2017)

Cette fausse information vient d’un article parodique du site belge Nordpresse, connu pour ses nombreux canulars.

Elle émerge souvent sur les réseaux sociaux en utilisant des images venant d’une campagne de promotion du jeu vidéo Resident Evil 6, organisée à Londres en 2012, comme le montre la vidéo ci-dessous. Il ne s'agit donc pas d'une vraie boucherie mais d'une publicité pour ce jeu-vidéo d'action-aventure, inspiré des fictions d'horreur.



Du riz en plastique dans nos assiettes ? (Avril - Mai 2017)

Photos et vidéos à l’appui, beaucoup d’internautes africains ont essayé à partir du mois d’avril 2017 de démontrer que du riz en plastique serait vendu dans leur pays. C’est une théorie du complot qui trouve son origine en Asie et dont la répercussion en Afrique relève d’un réflexe protectionniste et d’une revendication identitaire. Pour en savoir plus, lisez notre article complet en cliquant sur l’image ci-dessous.


Une jeune Noire torturée par des Arabes ? (Mars 2017)

Des milliers d’internautes ont réagi avec beaucoup d’émotion à une vidéo montrant une jeune femme noire torturée par plusieurs hommes en mars 2017.

"Chinois", "Indiens" et "Arabes" ont été tour à tour désignés coupables et insultés, dans le but de dénoncer le racisme dont les uns et les autres témoigneraient envers les Africains. Mais en réalité, ces images ont été tournées … au Brésil. Voir notre article complet en cliquant sur l’image ci-dessous.




Article original (intox référencées avant 2017)

D’où vient cette photo de prisonniers torturés ?

L’une des photos les plus virales, utilisée pour des blogs sur le génocide rwandais, la crise postélectorale en Côte d’ivoire ou plus récemment au Burundi et en Éthiopie montre des hommes torturés par des soldats, dont l’un pendu par les bras.


Sur Google, une recherche des occurrences de cette photo fait remonter 412 résultats. Seulement 4 font référence à des cas de torture au Nigeria. Tous les autres concernent des pays différents.

Or, cette photo provient bien d’une scène de torture au Nigeria. Les premières occurrences de la photo renvoient à des allégations de torture dans le nord du Nigeria en 2012. Amnesty International a rédigé un rapport en 2014, agrémenté de dessins basés sur des photos comme celle-ci répertoriant des cas de tortures similaires.

Des vidéos volées de Boko Haram, objets de tous les fantasmes

Plusieurs vidéos montrant des cas d’exécution extrêmement choquantes, où des hommes sont découpés à la machette et jetés dans des fosses communes ont été utilisées dans différents contextes, notamment lors des affrontements entre milices chrétiennes et musulmanes en Centrafrique. France 24 a même reçu ces images circulant sur des groupes WhatsApp en RD Congo, censées illustrer tantôt des exactions au Sud-Kivu, dans la région de Béni, tantôt des massacres de la communauté Nande.

Capture d'écran d'une vidéo faisant partie d'une vidéo d'Amnesty international en 2014 montrant des scènes d'exécutions perpétrées par l'armée nigériane. Cette vidéo a souvent été présentée comme une vidéo d'exécution de musulmans en Centrafrique.

Vidéo montrant des exécutions sommaires et où les interlocuteurs parlent haussa. Ces images ont été utilisées à tort pour montrer des cas de massacres au Burundi ou en République démocratique du Congo.

Pour ces deux exemples, l’origine est la même : des vidéos prises au Nigeria, où l’on entend parler haussa. Pour la première, Amnesty International a expliqué qu’il s’agissait d’images d’exécutions de membres de Boko Haram par l’armée nigériane. Pour la seconde, France 24 avait pu établir qu’on entendait parler haussa et un mélange de pidgin, une langue parlée au Nigeria, sans pouvoir authentifier qui était à l’origine des exécutions. France 3 avait diffusé par erreur cette vidéo la présentant comme des preuves d’exactions au Burundi.

Des corps brulés dans des conflits religieux ? Non, l’explosion d’un camion citerne en RDC

Un des hoax les plus redondants et commun à plusieurs pays vient de RD Congo. Une photo très dure montre des corps carbonisés alignés par terre. Il s'agit d'une photo prise lors de l’explosion d’un camion citerne en RD Congo en juillet 2010 à Sange, dans le Sud-Kivu, et qui avait fait 235 victimes.

648 résultats sur Google, dont 8 remontant à un article parlant de l’incident en RDC ou des articles parlant de l’intox. La fausse image a tellement circulé qu’une recherche dans Google image fait remonter en premier l’occurrence "génocide Nigeria" à l’internaute.

La tentative de manipulation est désormais bien connue, depuis un article publié par le site Loonwatch en 2011. Alors que le groupe jihadiste Boko Haram était en pleine expansion, cette photo avait été popularisée par une célèbre blogueuse américaine, Pamela Geller, connue pour ses prises de position islamophobes, affirmant qu’il s’agissait de présumés massacres de chrétiens par Boko Haram. Le hoax avait été repris un peu partout.

La photo a aussi été utilisée encore durant la crise postélectorale ivoirienne comme allégation de massacre du camp Gbagbo ou du camp Ouattara comme nous le montrions déjà en 2011.

À noter que cette désinformation n’a pas de frontière : un général pakistanais a par exemple partagé cette photo sur sa page Facebook en décembre 2015 en expliquant que "tous les musulmans devraient partager ces images de massacres de leur frères en Birmanie".



Les images du drame du Mpila, vidéo la plus détournée

L’une des vidéos la plus réutilisée à des fins de manipulation est très certainement une vidéo filmée au Congo-Brazzaville. Elle a été prise le 4 mars 2012, quand un dépôt de munitiona explosé dans la capitale, faisant environ 300 morts et 2 500 blessés. Des images montrant les populations apeurées tentant de s’enfuir, des cadavres et des blessés très graves sont visibles dans une vidéo de 4 minutes disponible sur YouTube.

La vidéo a été publiée le 24 mai 2012 et est toujours disponible ici. Attention, son contenu est très choquant.

Ces images, prises à la suite d'une catastrophe, ont été utilisées au moins à trois reprises en 2015 dans d’autres contextes.

D’abord lors des révoltes à Kinshasa, pour illustrer "les exactions du général Kanyama", patron de la police. Puis dans une vidéo de l’attaque de Boko Haram à Maroua en juillet 2015.

Les images sont présentées dans la vidéo visible ici (contenu choquant) comme prise après l'attaque de Boko Haram à Maroua, en juillet 2015. On y voit exactement les mêmes hommes à gauche avec la chemise bleue et le maillot de basket noir.

Enfin, plus curieux, ces images ont été de nouveau utilisées… au Congo-Brazzaville lors des manifestations d’octobre 2015 d’opposants au référendum constitutionnel permettant à Denis Sassou-Nguesso de se représenter. Des internautes ont diffusé ces images comme preuve que "Sassou-Nguesso massacrait son peuple" alors qu’elles sont pourtant bien connues à Brazzaville.

Les images de l'explosion du Mpila qui avait eu lieu à Brazzaville ont été reprises en octobre 2015 lors des manifestations contre le président Sassou-Nguesso à Brazzaville expliquant qu'il s'agissait d'images de répression de la police.

En panne de photo d’inondation ? Madagascar peut vous aider !

C’est l’une des photos les moins virales de cette sélection, mais qui refait surface régulièrement pour illustrer des inondations qui touchent plusieurs pays en Afrique. Elle montre des habitants avec de l’eau au niveau de la poitrine tentant de se frayer un chemin dans les rues.


Que ce soit concernant le Ghana ou plus récemment en RD Congo, elle a été utilisée pour montrer à quel point les infrastructures sont inadaptées pour l’évacuation des eaux, un problème réel dont nous ont par exemple fait part nos Observateurs à Kinshasa en décembre dernier.

Cette photo a en fait été prise à Madagascar en 2013 lors du passage du cyclone Haruna et publié sur le site de l’ONG "People reaching people".

L’orange ou la banane atteinte de maladie au Maghreb

Un des hoax les plus ridicules, mais pourtant redondant, notamment au Maghreb, implique des fruits. Sur celui-ci-dessous, repris par plusieurs sites, des oranges présentant une couleur rougeâtre étrange venant tantôt de Gaza tantôt de Syrie, auraient été interceptées par la douane algérienne. Selon les auteurs des publications, les oranges seraient rempliées de sang et contaminées par des virus tels que le Sida.

Le hoax, qui remonte 432 occurences sur Google images, circule depuis 2013. En Afrique, il a trouvé une raisonnance en Algérie ou au Nigeria.

Comme l’ont montré plusieurs sites, l’affirmation est totalement ridicule, le virus du Sida ne pouvant survivre en dehors du corps humain à une température inférieure à 37°C.

Ce hoax refait régulièrement surface depuis décembre 2014, où il avait commencé au Yémen. Il a brièvement refait surface au mois de février dernier, repris jusque sur des forums de discussion au Nigeria.

Plus récemment, une histoire similaire impliquant des bananes au Mexique a circulé en février dernier. Cette seconde intox n’a pour l’instant pas pris sur les réseaux sociaux en Afrique.

Une des meilleures photos de l’année 2014 de l’agence AP utilisée pour des intox

Cette photo a été reprise dans plusieurs conflits du continent africain survenus depuis 2014. On y voit un homme trainé à terre pendant qu’un militaire avec un béret rouge et en uniforme s’apprête à jeter une pierre sur lui.


La photo est loin d’être inconnue, puisqu’il s’agit d’une des meilleures photos de l’année 2014, prise par le chef des photographes pour l’agence Associated Press en Afrique, Jérôme Delay. Pourtant, cela ne l’a pas empêchée de se retrouver comme photo d’illustration concernant la crise au Burundi en 2015, ou plus encore pour le Burkina Faso. Cette photo s’est d’ailleurs retrouvée dans un article du journal de Montréal abordant les violences lors du départ de Blaise Compaoré.

Autre utilisation à des fins de désinformation, la photo a été utilisée en Ouganda pour affirmer qu’il s’agissait d’une scène de lynchage d’un homosexuel.



Dans le cas de cette photo, le nombre d’occurrences sur Google (406) remonte très majoritairement l’utilisation de cette image dans des articles sur la Centrafrique, signe que le hoax a eu un effet limité.

Le serpent géant qui gobe un humain

Les histoires de serpent passionnent fortement la plupart des groupes Facebook africains. Les photos ou les vidéos bidonnées montrant des serpents ayant englouti des êtres humains ou des photomontages de créatures mi-humaines mi-serpent font très régulièrement surface.

La plus célèbre d’entre elle montre un python énorme qui aurait avalé une femme. Les histoires sont en général assorties d’une explication du type : "La jeune femme se trouvait dans une chambre d'hôtel avec son homme d'affaire qui s'est transformé en serpent et l'a avalée".



Le site Hoax-Slayer avait montré dès 2013 que cette intox était partie d’Inde et de Jakarta en Indonésie. Aucun rapport de police dans l’un ou l’autre des pays n’étaient venu confirmer un incident impliquant un humain. Le site rappelait que de tels incidents sont rares, mentionnant un cas survenu en 2002 à Durban.

Les croyances autour des cas de sorcellerie impliquant de serpents expliquent le succès de ces publications. En novembre 2013, à Buéa au Cameroun, des habitants avaient pris d’assaut un hôtel affirmant qu’un "Mboma", sorcier ayant la faculté de se transformer en serpent, y avait avalé une fille.

Que montrent ces exemples de désinformation sur les réseaux sociaux en Afrique ?

Cette liste montre la variété des cas de désinformation qui se retrouvent à des époques différentes et dans plusieurs pays selon des contextes très différents.

Dans la grande majorité, les cas de d’intox sont liés à des contextes insurrectionnels. Dans des cas comme au Nigeria ou au Congo, l’absence de journalistes dans des zones dangereuses ou le black-out médiatique parfois imposé amène les internautes à chercher des images chocs, sorties de leur contexte. Les hoax les plus redondants sont également liés à des histoires insolites, souvent montées de toute pièce, et reprise par plusieurs sites, parfois pseudo-journalistiques, sans aucune vérification, dans l’objectif d’attirer du buzz et du trafic.

Ces multiples partages d’une fausse information ont des conséquences importantes, car elles modifient les algorithmes des moteurs de recherche, faisant remonter d’abord les fausses histoires au détriment de l’histoire originale.

Une recherche avec les outils habituels de recherches d'images sur Internet pour le camion citerne en RDC et l'explosion du Mpila au Congo-Brazzaville, par exemple, font  remonter des occurences complètement fausses. La photo de RDC est par exemple immédiatement associée au mot "génocide au Nigeria". La photo de Brazzaville est associée aux "massacres de Boko Haram à Maroua".

Des outils simples, accessibles à n’importe quel internaute, existent pour vérifier les images en cas de doute. Certains sont recensés dans ce "Guide de vérification des images sur internet " rédigés par l'équipe des Observateurs de France 24.

Vous pensez avoir repéré une tentative de désinformation particulièrement récurrente sur les réseaux sociaux en Afrique ?

N’hésitez pas à nous contacter à observateurs@france24.com, sur
Facebook, Twitter ou WhatsApp : +33 6 30 93 41 36. Nous mettrons à jour régulièrement cet article pour combattre les intox les plus fréquentes.

Article écrit en collaboration avec
Alexandre Capron

Alexandre Capron , Journaliste francophone