Malgré les bombardements, depuis une semaine, des habitants d’Alep multiplient les manifestations. Leur but : faire pression sur les différents groupes rebelles armés qu'ils estiment modérés - en excluant notamment al-Nosra, affilié à al-Qaïda -  pour qu’ils s’unissent, afin de résister à l’offensive de l’armée syrienne et de l’aviation russe. La dernière tentative d’union avait échouée. Mais l’étau se resserrant sur la ville, certains voient dans cette alliance la seule chance d’éviter un désastre humanitaire.


La ville d’Alep, ancienne capitale économique de la Syrie, est en grande partie aux mains de groupes de rebelles syriens, en majorité à tendance islamiste depuis 2012. Seuls les quartiers ouest de la ville étaient restés sous le contrôle des forces loyales du régime de Bachar al-Assad. Depuis le début de son offensive la semaine dernière, l’armée syrienne, notamment soutenue par les frappes aériennes russes, est parvenue à couper la principale route d’approvisionnement des rebelles en provenance de la Turquie.

À Alep, civils et combattants opposés au régime se retrouvent encerclés de toute part. L’armée syrienne progresse vers le Nord, les forces kurdes avancent à l’Ouest, et l’organisation État islamique menace à l’Est. Plus de 30 000 civils ont déjà fui les combats dans la campagne au nord d’Alep depuis une semaine. Des habitants, qui craignent d’être assiégés, sont descendus dans les rues pour réclamer l’union des factions armées opposées au régime, désorganisées depuis fin 2013 .

Mojahed Abo Aljood travaille pour le centre des médias, proche de l’opposition, à Alep. Il partage les revendications des manifestants.

"Nous sommes pris en étau et craignons de vivre la même situation que Madaya, assiégée et affamée"


Ce n’est pas la première fois que des civils descendent dans la rue pour clamer leurs revendications. Nous continuons à exercer notre droit à nous exprimer et à participer aux décisions qui engagent notre avenir en tant que citoyens. C’est un droit que nous avons arraché avec la révolution et que nous exerçons, malgré les bombardements réguliers de barils d’explosifs du régime. Dimanche, ils n’étaient qu’une centaine à répondre à l’appel du Conseil révolutionnaire d’Alep [organe politique qui gère les affaires locales, créé après le soulèvement contre le régime syrien], car l’aviation russe bombarde la ville sans relâche. D’habitude, les manifestations peuvent atteindre un millier de personnes, qui se retrouvent sur la place principale, y compris avec des femmes et des enfants.

Manifestation organisée le 7 février à Alep. Vidéo filmée par notre Observateur.

D’abord, ils appellent à l’union des brigades militaires présentes à Alep. Plusieurs territoires dans la province d’Alep ont déjà été repris par les forces du régime et leurs alliés. Et la semaine dernière, des factions chiites alliées au régime ont repris le contrôle de localités de la province, notamment les villages de Nobl et de Zahraa, au nord d’Alep, qui était assiégés par les rebelles syriens. Elle poursuit son avancée sur Alep.

Du coup, nous sommes pris en étau et si les brigades ne se coordonnent pas plus sur le plan militaire, nous risquons de perdre encore plus de territoires. Le contrôle de la voie d’approvisionnement par l’armée syrienne risque d’ailleurs de nous asphyxier et de créer une situation insupportable sur le plan humanitaire. Nous craignons de nous retrouver dans la même situation qu’à Madaya, ville assiégée et affamée par les forces du régime.

"Il faut retrouver l’unité et la coordination qui existaient en 2013"

Les manifestants ne demandent pas l’union de toutes les brigades à Alep. Par exemple, ils ne veulent pas des combattants du Front al-Nosra, affiliés à Al-Qaïda. Ils veulent que les rebelles modérés mettent en place une vraie coordination militaire. Certaines factions, comme les Bataillons révolutionnaires Al-Sham et le Front Shamia, se coordonnent déjà, mais c’est insuffisant. Il faut retrouver l’unité et la coordination qui existaient au sein de l’Armée syrienne libre en 2013. Pour faire face à cette offensive massive, ces factions doivent être mieux armées et organisées entre elles.

Manifestation appelant à l'union des rebelles organisée le 2 février à Alep. Source.

Après la mort en novembre 2013 d’Abdel Kader Saleh, chef charismatique et fédérateur du groupe Liwa al-Tawhid proche des Frères musulmans, les rebelles d’Alep ont éclaté en une multitude de factions indépendantes. Mais pour Thomas Pierret, chercheur spécialiste de la Syrie à l’Université d’Edimbourg, "il n’est pas forcément utile ou même souhaitable que les factions s’unissent. Dans la région de la Ghouta orientale, tenue par différentes forces rebelles, des brigades ont créé un commandement militaire conjoint, essentiellement pour coordonner les opérations militaires. Mais il n’y a pas de fusion des factions, ce qui permet d’éviter l’installation d’une dictature militaire." À Alep, le chercheur doute qu’une telle fusion soit possible, leur fonctionnement interne respectif étant souvent très différent. En outre, certaines brigades modérées, pourraient perdre l’appui américain en équipement et formation si elles venaient a se rapprocher de factions considérées comme non modérées.

Des activistes à Alep, qui participent aux manifestations ont écrit aux chefs de brigades militaires. Le ton est excédé. Ils les somment de réaliser l’union de 15 brigades, qui doit être la première étape avant que d’autres brigades suivent. Tous les chefs de brigade qui refuseront, écrivent-ils, seront considérés comme des traîtres à la révolution. L’heure est grave. Ils demandent qu’ils forment "l’armée d’Alep" pour qu’ils soient en capacité de défendre la ville.


Lettre signée le 6 février 2016 appelant à l'union des groupes armés rebelles à Alep. 

Enfin, ils appellent la communauté internationale à prendre les mesures nécessaires pour protéger la population civile, à Alep et ailleurs en Syrie où la population souffre des bombardements de l’armée syrienne et maintenant de son allié russe. La France et les États-Unis se contentent de condamner cette offensive. Ce n’est pas suffisant ! Les combattants de certaines brigades modérées devaient bénéficier du programme américano-turc. Mais d’après mes informations, ils n’ont reçu aucune aide en formation et en équipement depuis trois mois. Comment faire face alors à cette offensive sans équipement réel et notamment sans missiles anti-aériens?




Article écrit en collaboration avec
Dorothée Myriam Kellou

Dorothée Myriam Kellou , journaliste rédacteur arabophone