Les habitants du village d’Ilakaka, dans le sud de Madagascar, se plaignent depuis plusieurs mois d’attaques perpétrées par des "Dahalos ", des voleurs de zébus. Excédés, ils affirment leur avoir tendu une embuscade, mardi 2 février, avec l’aide de la gendarmerie. Au total, plus d’une vingtaine de bandits ont été massacrés à l’arme blanche. Du côté des villageois, aucun mort, alors que les voleurs étaient soi-disant armés.

Le vol de bétail à Madagascar est, à l’origine, une tradition au cours de laquelle les jeunes hommes pouvaient prouver leur virilité. Mais depuis quelques années, cette pratique ancestrale est devenue une affaire de grand banditisme et donne lieu régulièrement à des conflits sanglants. Selon la presse locale, 161 personnes ont trouvé la mort lors de règlements de compte suite à des vols de bétails

Selon des témoignages, Ilakaka est régulièrement la cible d’attaques de bandits. Jeudi 28 janvier, une partie du village avait été incendiée. Une semaine plus tard, le 2 février, les habitants auraient donc décidé de se faire justice eux-mêmes en tendant une embuscade à un groupe de "Dahalos ".

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Posted by Ny Ony Prasad on Thursday, January 28, 2016
Photos de l'incendie du 28 janvier à Ilakaka.

Le bilan de l’affrontement est lourd, près de 22 bandits ont été tués. Sur les réseaux sociaux, plusieurs images sanglantes ont été relayées. La gendarmerie d’Ilakaka serait arrivée peu après les villageois pour les aider à repousser les bandits. Les autorités malgaches ne trouvant rien à redire à ce que leurs citoyens se fassent justice.

Les habitants d'Ilakaka réunis autour des corps des voleurs. Photo publiée sur les réseaux sociaux.

Une source proche de la gendarmerie contactée par France 24 donne, anonymement, cette version des faits.

Plusieurs bandits de grands chemins ont attaqué, à plusieurs reprises, le village d’Ilakaka ces derniers temps. La semaine dernière, une partie du village a été brûlée par des Dahalos. Mardi, les villageois ont su que les bandits allaient revenir. Ils leur ont tendu un piège pour les achever. Les bandits ont pris la fuite mais ils ont été rattrapés par les villageois et la gendarmerie leur ait venu en aide. Il y a eu un affrontement entre les deux partis. Les "Dahalos "étaient munis de fusils.

Les massacres n’ont pas été perpétrés par la gendarmerie, ce sont les villageois qui se sont défendus, comme ils pouvaient, à l’arme blanche. Selon la loi, ils étaient en état de légitime défense. Les Dahalos étaient venus chercher des zébus. Ce type de vol est devenu très courant ici dans le sud de Madagascar où un zébu peut se revendre à un million d’arirary malagaches [200 euros].

"Les Dahalos sont mieux armés que la gendarmerie"

Le village d’Ilakaka est également connu pour ses mines de saphir, qui suscitent la convoitise. Un élément à prendre en compte pour comprendre un tel massacre, selon Francis Ramanantsoa, journaliste à l’Express Madagascar.

Ilakaka est la capitale du saphir sur l’île, beaucoup de gens viennent s’y installer en espérant faire fortune .Cela attire donc les bandits. Depuis quelques semaines, la situation est très tendue : il y a eu un incendie, mais aussi l’agression d’un journaliste. Celui-ci enquêtait justement sur le banditisme dans la région.

Photo des habitants de Ilakaka autour d'un voleur exécuté. Photo publiée sur les réseaux sociaux.

Selon la version des villageois et de la gendarmerie, il s'agirait d'une attaque "préventive" contre des voleurs armés. Cette explication laisse toutefois perplexe. En effet les voleurs, soi-disant lourdement armés, n’ont tué aucun villageois. Une habitante d'Ilakaka contacté par France 24 remet d'ailleurs en question cette version des faits.

Je crois que les Dahalos n’ont pas d’armes. Ils ont seulement des gris-gris et des amulettes pour se protéger. Les gens en ont très peur. On accuse les Dahalos de tuer les femmes enceintes ou encore d’être des violeurs. Cela suscite une véritable panique dans les villages.

L'hypothèse d'une bataille entre voleurs armés et villageois semble donc douteuse. Or ce genre de massacre arrive régulièrement à Madagascar. Et à chaque fois les autorités dédouanent les villageois, considérant qu'il s'agit de légitime défense sans qu'aucune enquête n'ait été menée. Lors d’un reportage pour notre émission Ligne Directe, notre équipe avait enquêté sur un de ces massacres. Dans le village reculé de Fenoevo, près de 90 voleurs "armés" avaient été sommairement exécutés en 2013. Du côté des villageois, il n’y avait eu là encore aucune victime. Après enquête sur le terrain, l’hypothèse de la légitime défense avait semblé particulièrement douteuse à nos journalistes. Une autre possibilité, qui avait émergé des divers interviews menées à l'époque, est que ces massacres soient en réalité souvent des règlements de compte entre villages qui s'accusent mutuellement de voler du bétail.
Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet