Tour à tour vendeuse de chewing-gums dans les rues d’Amman en Jordanie, puis souffrant de malnutrition dans Madaya assiégée par le régime syrien, cette fille aux grands yeux bleus a longtemps ému les réseaux sociaux. À tel point que les médias l’ont surnommée la "Joconde syrienne". Pourtant, rien de tout cela n’est vrai.

Début janvier, une campagne sur les réseaux sociaux bat son plein pour venir en aide à la population de Madaya, ville syrienne située près de la frontière avec le Liban. Assiégée depuis 6 mois par l’armée de Bachar al-Assad et son allié le Hezbollah libanais, la ville est alors au bord de la famine.

Du flot des clichés montrant des enfants de Madaya souffrant de malnutrition, émerge l’image de la petite fille juxtaposée à la photo d’un enfant squelettique. Le photomontage est accompagné de ce commentaire :  "La Mona Lisa syrienne est en train de mourir de faim !"

Le photomontage est notamment relayé le 5 janvier par le Conseil des oulémas - une institution regroupant les théologiens sunnites du Liban - qui mène campagne pour Madaya.

"La Mona Lisa syrienne est en train de mourir de faim !"

Appel aux dons pour les habitants de Madaya posté sur la page Facebook du Conseil des des oulémas musulmans.

La petite fille réapparait en bonne santé dans un reportage

Choquée par l’usage fait de la photo de la petite fille, sa famille a fini par réagir dans les médias. La petite fille, qui s’appelle Marina Mazeh, est en fait originaire d’un village près de la ville du Tyr, au Sud-Liban, et n’a rien à voir avec la catastrophe humanitaire à Madaya. Dans un reportage télévisé, son oncle a indiqué que la photo avait été prise alors que la fille venait d’acheter du chewing-gum.

Reportage d'une chaîne libanaise sur la fausse "Joconde syrienne" Marina Mazeh .

Quant à la photo de l’enfant au visage émacié juxtaposée à la sienne, nous l’avons retrouvée dans un tweet datant du 7 février 2015, affirmant qu’il s’agit d’un enfant de la région de Ghouta, à l’est de la capitale Damas, elle aussi assiégée depuis plusieurs mois par le régime syrien. Information que nous ne sommes pas en mesure de confirmer.

Tradution : "Ce n'est pas un vieil homme mais un enfant rongé par la faim à Ghouta."


Le Conseil des oulémas reconnaît son erreur et efface sa publication

Nous avons, en outre, contacté le Conseil des oulémas pour savoir pourquoi l’instance religieuse a eu recours à ce photomontage mensonger alors qu’il existe de nombreuses images vraies montrant des cas de malnutrition à Madaya.

Abu Bakr al-Dhahabi, porte-parole du Conseil des oulémas :

"Nous avons fait une recherche rapide sur Internet sur la famine à Madaya, et nous avons trouvé cette image. Nous l’avons alors postée sur notre page pour les besoins de notre campagne. C’est vrai, c’est une erreur. Et nous nous excusons si cela a causé du tort ", a indiqué Abu Bakr al-Dhahabi, porte-parole du Conseil. En revanche, ce n’est pas nous qui avons fait ce photomontage. Nous l’avons trouvé sur Facebook et l’avons relayé tel quel. "

Ce n’est pas la première fois que la photo de Marina fait l’objet d’un détournement. Postée sur Facebook il y a de cela trois ans, l’image émerge sur les réseaux sociaux en janvier 2014. De nombreux internautes la décrivent alors comme une réfugiée syrienne qui vend des chewing-gums dans le camp de réfugiés de Zaâtari en Jordanie. Le faux est ensuite relayé par plusieurs médias internationaux, notamment la chaîne al-Arabiya qui la décrit comme la "Joconde syrienne ".

Capture d'écran d'un article d'Al Arabiya présentant la fillette comme une réfugiée syrienne en Jordanie.

Dans le reportage, la famille explique qu’à l’époque elle n’avait pas réagi car le buzz médiatique s’était rapidement tassé. Mais cette fois, elle a été contrainte de dévoiler la vérité car la fillette, aujourd’hui âgée de 7 ans, a été traumatisée par le photomontage.