Samedi 12 décembre, dans la ville de Zaria, située dans le nord du Nigeria, des heurts ont opposé l’armée nigériane à des membres d’un mouvement islamique nigérian chiite, inspiré du modèle iranien. La communauté dénonce un bain de sang.

Des photos de cadavres tués par balles, présumés membres du Mouvement islamique nigérian (MIN), circulent depuis samedi sur les réseaux sociaux. Certains parlent de "massacres" des musulmans chiites au Nigeria. Mais beaucoup d’autres reprennent la version de l’armée nigériane, notamment relayée sur son compte Twitter, qui accuse le mouvement d’avoir cherché à assassiner son chef et se félicite d’avoir rétabli la loi et l’ordre public à Zaria, sans préciser le nombre de victimes.

Selon l’armée nigériane, samedi après-midi, des membres du mouvement auraient attaqué le convoi du général Tukur Buratai, chef de l’armée nigériane, alors qu’il se rendait à une cérémonie militaire dans une garnison à Zaria. Des membres de l'organisation auraient monté des barricades, puis jeté des pierres, avant que la garde rapprochée de Tukur Buratai n’ouvre le feu.

Mais Ibrahim Moussa, porte-parole du mouvement chiite, conteste cette version. Le convoi du chef de l’armée nigériane n’aurait selon lui pas été attaqué. Il ne s’agirait que d’un alibi pour mener une "attaque méticuleusement préparée par les autorités nigérianes" contre le mouvement. Selon lui, au moins 12 de ses membres, parmi lesquels des chefs éminents, auraient été tués. Dans les quartiers chiites de Gyallesu et de Hussainiyaa Bakiyatullah, il signale par ailleurs des morts et des blessés parmi les civils. Notre équipe a pu vérifier auprès d’une source indépendante que des morts civils ont bien été signalés dans les hôpitaux. Le porte-parole affirme par ailleurs que la maison d’Ibrahim El-Zakzaki, le fondateur et chef du MIN, et sa grande mosquée auraient été détruites. La BBC explique de son côté que son domicile a été assiégé et qu’il a été arrêté.

"La secte chiite attaque le convoi de l'armée" écrit l'armée nigériane sur son compte twitter.

Abubakar, Observateur à Zaria, était peu avant les affrontements dans le quartier de Hussainiyaa Bakiyatullah.

"J’ai entendu de lourds coups de feu"


La route principale dans le quartier était bloquée, nous a-t-il raconté. J’ai demandé à ces jeunes membres du Mouvement islamique nigérian qui avaient dressé des barricades pourquoi ils bloquaient la route. Ils m’ont répondu que deux membres de l’organisation avait été tués par l’armée. Ils étaient là pour protester. Ils étaient armés de bâtons et de machettes. J'ai vu l'armée arriver. Une vingtaine de soldats. Ils étaient sans doute là pour dégager la voie et permettre au convoi de passer. J’ai emprunté une autre route et alors que je m’éloignais, j’ai entendu de lourds coups de feu."


"Zaria: la loi et l'ordre doivent régner" écrit l'armée nigériane sur son compte twitter.

"Les chiites sont restés cachés"

Suaidah habite elle aussi à proximité de cette zone, théâtre des principaux affrontements. Elle nous confiait lundi que le couvre-feu venait d’être levé mais que la tension peinait à retomber.

J’ai entendu des coups de feu et des explosions sporadiques dans la nuit de samedi à dimanche. Le quartier de Hussainiyaa a été évacué et mes oncles sont venus se réfugier chez nous. Dimanche, nous n’étions pas autorisés à sortir et tous les quartiers chiites étaient interdits d’accès. Lundi, nous avons pu sortir de chez nous mais les chiites sont restés cachés. Ceux qui ont pris le risque de sortir avaient pris soin de retirer toute marque d’appartenance (vêtements portés notamment lors des cérémonies religieuses). Ils ont peur de la répression de l’armée qui est présente partout dans les rues de la ville. Un de nos voisins a été tué. Son fils est encore à l’hôpital, là où ont été transportés de nombreux blessés. Pour moi, ces violences étaient sans précédent. [La Croix-Rouge nigériane a été autorisée mardi à entrer dans les quartiers bloqués, NDLR.]



"Voilà pourquoi nous les avons attaqués. La loi et l'ordre doivent régner" écrit l'armée nigériane sur son compte twitter.

"Le mouvement ne cesse de s’étendre"


Pourtant, selon Murray Last, anthropologue spécialiste du Nigeria, ce n’est pas la première fois qu’une telle répression s’exerce contre le mouvement. Depuis une dizaine d’années, l’organisation grandit et commence à inquiéter l’État nigérian dont elle ne reconnaît pas l'autorité.

Ibrahim El-Zakzaki, fondateur et dirigeant du mouvement, qui a établi ses quartiers à Zaria, est régulièrement arrêté pour incitation à la subversion. L’an dernier, trois de ses fils ont été tués par les balles de l’armée nigériane. Et 30 personnes ont trouvé la mort dans des affrontements avec l’armée à l’occasion d’une procession religieuse. Aucun représentant des autorités n’a été poursuivi, ce qui n’a fait qu’aggraver la colère et le ressentiment des membres du mouvement. Peut-être ont-ils cherché à se venger lorsque le convoi du chef de l’armée nigériane a traversé le quartier de leur QG ?

Le mouvement ne cesse de s’étendre. Il compte aujourd’hui des milliers de fidèles qui forment une communauté religieuse et politique. Certainement avec l’aide de financements iraniens, ils ont construit une grande mosquée à Zaria. Ils sont présents et visibles dans la ville. Ils organisent des processions religieuses et recrutent de nombreux adeptes, parmi les femmes notamment, qui trouvent un avantage dans le système de sécurité sociale qui leur est offert. Aussi, les règles juridiques qui régissent le mariage dans le chiisme leur est plus favorable. Le mariage temporaire, par exemple, leur permet une liberté de mœurs plus grande.

Ibrahim El-Zakzaki, d’abord proche des Frères musulmans, a choisi le chiisme après avoir effectué des voyages en Iran au lendemain de la révolution islamique. Fasciné par l’Ayatallah Khomeini, il fonde un mouvement qui ne se revendique pas ouvertement chiite mais qui s’inspire largement de la littérature et de la doctrine chiite qui prévalent en Iran. Lui et ses disciples s’habillent d’ailleurs à la manière des dignitaires religieux iraniens. Tout le monde les considère comme chiites dans le pays. [En Iran aussi cette communauté est considérée comme chiite, d’ailleurs les médias iraniens ont largement couvert les affrontements de ces derniers jours.]

Ibrahim El-Zakzaki a gagné en influence, notamment en créant sa propre station de radio, qui aujourd’hui a été fermée par les autorités nigérianes. Il a une influence grandissante et réelle sur ses adeptes mais la communauté religieuse et politique qu’il forme avec eux est loin de représenter la même menace qu’un groupe radical comme Boko Haram. Les supporters du mouvement d’El-Zakzaki ne sont pas une armée. Dans les affrontements, ils ne ripostent aux tirs de l’armée qu’avec des bâtons, machettes ou pierres. Si la répression se poursuit, il est à craindre qu’ils cherchent à se venger, causant une spirale de la violence.