On le sait désormais, chaque attentat connaît son lot de théories complotistes dont l’objectif est de démentir la version officielle des évènements. Les attaques du 13 novembre à Paris n’ont pas échappé à cette règle. Toute une série d’images manipulées ont été postées, parfois le soir même des attaques, sur les réseaux sociaux. Les argumentaires des complotistes n’ont le plus souvent que l’apparence de la rationalité et ne tiennent en réalité pas debout. En voici quelques exemples…

La comédienne qui pleurait à tous les attentats ?

L'une des caractéristiques des théories complotistes est qu’il ne suffit pas que des internautes apportent la preuve de la manipulation pour que les théories cessent de circuler.

C’est ainsi que ces photos, présentées comme celles d’une seule et même jeune femme en pleurs, a circulé sur les réseaux sociaux. Il s’agirait, selon les conspirationnistes, d’une actrice dont le rôle est de jouer la comédie lors d’attentats qu’ils disent "orchestrés par nos gouvernements". Ils l’affirment : il s'agit de la même femme qui a été photographiée en train de pleurer lors de l’attentat de Boston, de la tuerie d’Aurora et de Sandy Hook.

Mais à y regarder de près, la ressemblance entre ces femmes est loin d’être évidente, si ce n’est qu’elles sont toutes trois brunes et en larmes. Des journalistes ont d’ailleurs déjà prouvé par le passé qu’il s’agissait de trois femmes différentes, en retrouvant chacune d’entre elles.
Ça n’a pas empêché certains (voir ci-dessous), d’affirmer que cette "comédienne" était aussi présente aux attentats du 13 novembre, mettant en avant la photo d’une jeune femme brune évacuée par les pompiers après le drame et signée par un photographe de l’AFP.


La photo a depuis été floutée par l’agence de presse, mais nos équipes ont eu accès à la version non floutée. Il ne s’agit clairement pas de la même jeune fille.

La photo prise et floutée par l'AFP.


C’est un coup monté, "Internet savait"

Au lendemain des attentats à Paris, des internautes ont cru apercevoir sur les réseaux sociaux des commentaires prémonitoires, certains y voyant la preuve d’attaques connues de longue date.

Ce tweet par exemple a été largement partagé. 


"Le bilan des morts de l’attaque terroriste de Paris s’élève à au moins 120 morts et 270 blessés. "Le compte PZFeed Ebooks a publié ce bilan des attaques de Paris le 11 novembre, soit deux jours avant qu’elles ne surviennent. Cet anachronisme a suscité la suspicion de nombreux internautes, et le compte a été suspendu depuis. 

"Pourquoi le compte #pzfeedebooks a été supprimé après son post sur les attaques à Paris ?" se demande un internaute.

En fait, celui qui a posté ce tweet n’a rien d’un prophète. Le compte PZFeed Ebooks est un générateur de tweets automatiques, généralement de fausses informations générées en regroupant des titres de dépêches de façon aléatoires.

Comme le montre cette capture d’écran, le bilan "prémonitoire" des attaques de Paris est arrivé par pure coïncidence.


 
Sur ces comptes, le même bilan, "au moins 120 morts et 270 blessés", est annoncé pour  l’épidémie d’Ebola le 10 novembre, à propos d’une attaque contre une mosquée au Nigéria le 6 octobre, d’un massacre d’une école à Peshawar le 9 septembre, etc…

Une autre "prophétie" a aussi beaucoup circulé sur Internet. Un internaute malveillant a effectué une copie d’écran d’un message posté sur un site très fréquenté, jeux-vidéo.com. À l’aide l’un logiciel photo, il a ensuite changé le contenu du message.

Dans le message original, posté le 5 novembre, un internaute se plaint des pubs intempestives sur ce forum. Après manipulation, le message est devenu tout simplement une "prophétie" sur les attentats :  


L'intox a été signalée par le site d’informations Islam Info.

 
Attaque kamikaze du Comptoir Voltaire : des dégâts introuvables ?

Cette théorie est peut-être celle qui interpelle le plus – du moins, tous ceux qui ne sont pas experts en matière de kamikazes.

La vidéo commence sur des images de la chaine russe Russia Today. La caméra filme l’extérieur de Comptoir Voltaire, dans le 11e arrondissement de Paris, où l’un des kamikazes s’est fait exploser vendredi soir, blessant sérieusement plusieurs personnes, dont la serveuse qui prenait sa commande.  Dans la vidéo, on voit, derrière la vitre, des membres de la police scientifique prendre des photos du sol. Le complotiste qui commente ces images s’étonne que la vitre de l’établissement n’ait pas explosé – seulement quelques impacts – et que sur le trottoir, la plupart des chaises et tables sont restées où elles étaient, seules quelques unes sont retournées.


Étonnant, à première vue, parce que le peu d’articles de presse décrivant en détail cette explosion – qui est passée quelque peu inaperçue par rapport aux tueries qui ont été perpétrées dans le même quartier – relatent que le kamikaze s’est fait exploser en terrasse. Contacté par France 24, un journaliste de l’Express qui a photographié les dégâts nous a expliqué que le kamikaze s’était fait bien fait exploser sur la terrasse chauffée intérieure, ce qui explique l’absence de sang sur le trottoir.

Voici des photos que ce journaliste, Alex Sulzer, a prises sur place. Elles montrent les dégâts à l’intérieur de la terrasse chauffée, dont des flaques de sang et des bouts de coton blanc, qu’un salarié du restaurant a décrit comme provenant du blouson du kamikaze. 
 


Celle-ci montre un impact dans la vitre extérieure. L’impact proviendrait sans doute des projectiles de la ceinture d’explosifs.
Alex Sulzer explique que sur quelques mètres, la terrasse intérieure a été ravagé, mais le reste du restaurant était quasiment intact : "Il avait des repas dans leurs assiettes à quelques mètres de là." Un commerçant de la rue a, lui, montré des images d’une caméra de vidéosurveillance qui montre l’effet du souffle de l’explosion – "comme de la poussière qui s’agite en l’air, puis des passants, paniqués, qui courent sur le trottoir."

Alors, si peu de dégâts, est-ce un miracle ? Il n'y a rien d’improbable, en tout cas. Après consultation auprès de plusieurs experts militaires et policiers, les kamikazes de vendredi ont utilisé de petites charges explosives dont le souffle est limité. Si, par exemple, le kamikaze avait les explosifs attachés sur le torse et se trouvait dos à la vitre, l’onde de choc se serait propagée devant lui, faisant peu de dégâts vers l’arrière. Le fait que certaines vitres de la terrasse soient intactes n’est donc pas incohérent.

La grande réactivité des soins médicaux : louche 

Une des caractéristiques de la rhétorique complotiste est qu’elle n’accepte pas le hasard. Au contraire, tout élément considéré comme fortuit est utilisé pour sous entendre qu’il y a manipulation.



C’est ainsi qu’une phrase de Patrick Pelloux, médecin urgentiste et chroniqueur chez Charlie Hebdo, prononcée dans une interview donnée à France Info, est présentée comme la preuve que les autorités étaient au courant que des attaques simultanées auraient lieu. Le médecin y explique : "Le hasard a fait que le matin au Samu de Paris avait été organisé un exercice sur des attentats "multisites", donc on était préparé. Il y avait une mobilisation des forces de police, des pompiers, des familles, des associatifs qui sont venus et on a essayé de sauver le plus de monde possible". Quelle est la probabilité pour qu’une telle chose arrive s’interroge les vidéastes sur fond de musique angoissante ? Et d’en conclure que ce ne peut être un du hasard. Et pourtant.

Interrogé par "Challenges" sur cette coïncidence "incroyable", Thomas Loeb, responsable médical adjoint du Samu92 a expliqué que ce n’était pas la première fois qu’ils organisaient ce genre d’exercice d’alerte : "C’est une hypothèse de travail très claire depuis des mois, l’idée de plusieurs attaques simultanées. Dans les années 2000, nous travaillions plutôt sur les bombes sales et les risques que l’on appelle NRBC (Nucléraires, Radiologiques, Biologiques, Chimiques). Puis, on a évolué avec un risque plus simple à mettre en œuvre, des blessés par balles ou par explosion. "
 
Du complot maçonnique aux OGM: les raisonnements fourre-tout des conspirationnistes

Le succès des théories du complot s’expliquent essentiellement par le fait qu’elles proposent des explications simples et prêtes à l’emploi à des problèmes pourtant complexes. C’est ainsi qu’après chaque attentat, les complotistes s’emploient à prouver l’implication des puissances occidentales, dont les dirigeants n’auraient pour objectif que d’imposer à la planète un nouvel ordre mondial, projet de domination planétaire orchestré par les États-Unis et Israël, les alliés indéfectibles d’un complot judéo-maçonnique.

"Les délires complotistes ne sont pas des explications mais des interprétations qui relèvent du raccourci : expliquer les causes par les fins, les mécanismes par des intentions, c’est facile", écrivait en 2014 Pierre Crétois dans un article de Médiapart intitulé "Le complotisme, ce nouvel asile de l’ignorance."

Dans ces théories, les confusions sont donc permises. Cette vidéo en est un exemple: le postulat de départ est que "l’État islamique, aussi connu sous le nom d’Al-Qaïda, a été créé par l’Occident et travaille dans son intérêt et dans l’intérêt d’Israël pour imposer le nouvel ordre mondial". Au delà du récit erroné de la création de ces organisations terroristes, l’internaute n’hésite pas à fusionner Al-Qaïda et l’État islamique sous une même bannière, ignorant ainsi qu’il s’agit aujourd’hui d’entités distinctes et ennemies sur le terrain.

Et voici comment le même internaute décide d’expliquer les motifs précis de l’attentat du 13 novembre : l’objectif était selon lui de "pouvoir mettre un pied en Syrie", pays honni au motif, entres autres, "qu’il s’oppose à Israël, refuse les OGM et n’a pas de dettes auprès du FMI". N’importe quoi.