Des habitants de Mango, dans le nord du Togo, se sont violemment affrontés aux forces de l’ordre ce week-end. Ils protestent contre un projet de réserve naturelle car ils craignent que le pouvoir, comme au temps de la dictature militaire, se serve de ce prétexte pour les réprimer.

Le projet qui crée les remous à Mango, à 500 km au nord de Lomé, prévoit de réhabiliter des aires protégées de la préfecture de l’Oti. La mesure, parrainée par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), concerne plusieurs pays comme le Bénin, le Ghana ou le Burkina Faso, a pour objectif de borner les espaces protégés de faune et de flore. Au Togo, trois préfectures sont concernées pour un total de 179 000 hectares : Kpendjal, Kéran et Oti.

Dans la préfecture d’Oti, le projet a réveillé les vieux démons du passé : dans les années 1980, une politique de protection de la faune avait en effet engendré des expropriations et des abus de la part des autorités. Toute personne suspectée de chasser ou de cultiver dans la zone était alors systématiquement emprisonnée et parfois violentée par les forces de l’ordre. De peur que cette situation se reproduise, des habitants ont donc manifesté vendredi 6 novembre, sans autorisation, puis ont tenté d’attaquer la préfecture. En deux jours, au moins cinq personnes ont été tuées et une vingtaine blessées dans les affrontements avec la police.

Images des manifestations filmées pour le site Togovi.

"Des membres locaux du parti du président nous avaient promis que le projet n’aurait pas lieu"

Mamoudou (son nom a été changé) a participé aux manifestations à Mango.

Ça peut paraitre bizarre, mais pour les habitants de Mango, les réserves naturelles sont synonymes de périodes sombres et de répression policière.

Dans les années 1980, il existait par exemple des postes d’arrêts obligatoires où les policiers vérifiaient les pneus des usagers. Toute trace de sang sur les pneus, laissant penser que le véhicule avait roulé sur un animal, pouvait donner lieu à une arrestation. Les contrôles allaient même jusque dans les marmites des habitants, pour vérifier qu’aucune viande sauvage ne s’y trouvait. Le ridicule allait jusqu’à sanctionner sévèrement toute activité festives ou discussion bruyantes dans la zone sous prétexte qu’elles "perturbaient la tranquillité des animaux ".

Ces restrictions étaient un prétexte pour faire régner la terreur dans un contexte de dictature militaire [le pays était alors gouverné par le général Eyadéma arrivé au pouvoir par un coup d’état en 1963]. Le ridicule, c’est que le président n’hésitait pas à privatiser cette zone pour ses parties de chasse.


Depuis le milieu des années 1990, les populations avaient [illégalement, Ndlr] investies ces espaces de réserve naturelle profitant d’un adoucissement du régime. Ils avaient repris des activités de pêche et de chasse sans réel contrôle. Aujourd’hui, remettre en question cela, c’est pour nous le risque d’un retour en arrière, avec toutes les conséquences sur l’économie locale. La répression de la manifestation de vendredi nous a envoyé un premier signal qui nous inquiète.

Notre région a voté massivement pour Faure Gnassingbé lors de l’élection d’avril [le président sortant a été réélu avec 58% des voix, Ndlr]. Compte tenu du contexte historique et des tensions que cela pouvait entrainer, certains membres du parti avaient promis que le projet n’aurait pas lieu. Nous nous sentons trahis par cette décision.

Informé des heurts dans la région de l’Ori, le président Faure Gnassingbé a suspendu vendredi le projet et demandé à ce que des négociations soient menées avec les chefs locaux. Les forces de l’ordre à l’origine des tirs meurtriers ont été suspendues à titre provisoire, et une vingtaine de personnes interpellés parmi les manifestants.

Article écrit en collaboration avec
Alexandre Capron

Alexandre Capron , Journaliste francophone