Le typha, sorte de roseau géant poussant dans le fleuve entre la Mauritanie et le Sénégal, était devenu le cauchemar des villageois mauritaniens vivant à proximité. Sa prolifération empêchait pêche et agriculture. Mais c’était avant que les habitants ne réalisent tout son potentiel.

Que faire d’une plante de 4 mètres de hauteur qui repousse sans cesse, et qui petit à petit, empiète sur les cultures agricoles et la pisciculture ? Cette question, les Mauritaniens vivant près du fleuve Sénégal se la posaient depuis 1986. À cette date, la mise en place d’un barrage anti-sel par la Mauritanie avait eu pour effet pervers la prolifération du typha, une sorte de roseau. Cette algue se nourrissait de l’eau douce drainée par le barrage pour croître abondamment.

© Le Gret
Le typha peut atteindre jusqu'à 2,50 m de hauteur, empêchant toute activité de pêche ou agricole dans certains espaces.

La liste des désagréments causés par le typha ne se limite pas à son aspect envahissant dans les zones de pêches ou agricoles. Il détruit l’écosystème local en absorbant l’oxygène nécessaire à la faune et à la flore locale de se développer. La plante entraîne aussi la stagnation de l’eau et donc la prolifération des moustiques et de potentielles maladies.

"On pourrait satisfaire en énergie l’ensemble du territoire mauritanien en exploitant le typha du fleuve Sénégal"

Faute de pouvoir éradiquer l’algue, des villageois ont cherché, sous l’impulsion de l’ONG française Le Gret, à lui donner une utilité. Nalla Samassa est le représentant en Mauritanie pour Le Gret et pilote du projet de valorisation du typha.

Nous avons estimé que la plante avait envahi 25 000 hectares. Les villageois étaient désemparés, car le typha, qui atteint sa maturité en six mois, a pour caractéristique de repousser en permanence. Ils avaient beau le brûler, il n’y avait rien à y faire ! Pire, le C02 dégagé alimentait la pousse. La couper en surface de l’eau était tout aussi inefficace, car les racines restaient.

La solution la plus immédiate que nous avons trouvée, c’était d’utiliser la plante dans le cadre domestique dans un pays où au moins 80 % des ménages utilisent le bois dans le cadre domestique. Aujourd’hui, ce charbon est principalement importé, car notre pays est quasi désertique. Et le peu de bois disponible dans les forêts est généralement brûlé pour faire du charbon, sans politique de reboisement.


L’idée nous est donc venue de créer un combustible à base de cette plante, artisanalement dans un premier temps. Les villageois la récupèrent, la font sêcher, et la conditionnent pour en faire des briquettes de charbon. Nous avons aujourd’hui huit productions artisanales capables de produire 1,5 tonne de charbon de typha par mois. Ça crée une activité économique nouvelle, et ça permet aux pêcheurs et agriculteurs de travailler en l’absence de plantes dans le fleuve.

Cerise sur le gâteau : contrairement au charbon de bois classique qui émet du gaz non réassimilé, le CO2 émis par ce charbon de typha est recapté par le typha dans l’eau, qui va donc repousser et être de nouveau coupé puis transformé en charbon… et ainsi de suite ! Grâce à ce cercle vertueux, nous avons calculé qu’on pouvait satisfaire en énergie l’ensemble du territoire mauritanien en exploitant les 25 000 hectares de typhas dans les eaux du fleuve Sénégal.

Le petit projet né en 2010 a pris beaucoup d’ampleur grâce à des fonds européens. Il s’est doté d’une production semi-industrielle fin 2014 capable de produire 240 tonnes par an et ambitionne de fournir les commerces de Nouakchott, la capitale, prochainement. Le projet a d'ailleurs reçu le prix Convergences 2015 qui récompense les meilleures initiatives écolo-responsables dans le monde.

© Nalla Samassa
Une petite industrie de valorisation du typha a été mise en place près de Rosso en Mauritanie.

Du typha bientôt dans les maisons ou pour nourrir le bétail mauritanien ?

Mais au-delà de la création d’un bio-charbon, Nalla Samassa explique que la plante a d’autres avantages encore inexploités :

Plutôt que de voir le typha comme un problème, il faut le voir comme une chance. C’est un matériau pour lequel des expérimentations sont en cours, notamment comme isolant dans le bâtiment . Il pourrait même être transformé en briquettes pour construire des murs [des études par d’autres ONG sont actuellement en cours notamment au Sénégal, NDLR].

Par ailleurs, je crois beaucoup à son apport dans l’élevage en Mauritanie. Aujourd’hui, notre pays importe massivement son fourrage. La pauvre alimentation des animaux est souvent synonyme de davantage de gaz à effet de serre dégagés, principalement du méthane [dans certains pays africains, les animaux pauvrement nourris peuvent émettre l'équivalent de 1 000 kg de dioxyde de carbone pour chaque kilo de protéines produit, contre seulement 10 kg de CO2 dans les exploitations européennes, selon un rapport de l’Institut national de recherche sur le bétail, NDLR] Le typha, transformé en aliment pour le bétail, permettrait d’apporter des nutriments supplémentaires au bétail et de dégager moins de gaz à effet de serre.

Utiliser la biomasse pour changer le quotidien est une initiative régulièrement prisée par nos Observateurs du climat. Au Cameroun, des étudiants de l’université de Douala ont eux aussi développé un charbon écologique, mais cette fois à base d’ordures ménagères. Retrouvez tous nos articles sur les innovations qui luttent contre le réchauffement climatique ici !

Article écrit en collaboration avec
Alexandre Capron

Alexandre Capron , Journaliste francophone