Face à l’arrivée de dizaines de milliers de migrants en Europe, des internautes, le plus souvent sympathisants de groupuscules d’extrême-droite, n’hésitent pas à relayer de fausses informations sur les réseaux sociaux. Objectif : convaincre par tous les moyens qu’il ne faut pas accueillir ces nouveaux arrivants. Tour d’horizon avec huit intox décryptées.

Opposés à ces politiques, des sites ultraconservateurs, ouvertement anti-immigration, comme Fdesouche, Dreuz.info, ou encore les Observateurs.ch. en profitent pour s’adonner à des tentatives de désinformation, utilisant au maximum les réseaux sociaux pour diffuser de fausses informations ou donner leur version de certaines actualités. Voici quelques exemples des méthodes utilisées ces derniers jours.


1. La théorie du complot : "La photo d’Aylan Kurdi est une mise en scène pour émouvoir l’opinion"

Aylan Kurdi, trois ans, est mort noyé avec sa mère et son frère dans le naufrage de son embarcation entre la Turquie et la Grèce. L’image de cet enfant mort sur la plage a provoqué un véritable élan de solidarité envers les migrants. Mais pour certains internautes, il s’agit d’une manipulation. Selon plusieurs sites proches de l’extrême-droite, le corps du petit Syrien aurait été déplacé par la police dans un endroit "plus photogénique" par les gendarmes turcs, auteurs des photos. Pour preuve, ils diffusent la photo d’un policier qui se dirige vers le corps d’un enfant inerte et affirment que c’est le petit Aylan qui a ensuite été déplacé.

Analyse publiée par Les Décodeurs sur LeMonde.fr © Image Anadolu Agence.

Or, sur la photo publiée par les sites proches de l'extrême droite, il ne s’agit pas d’Aylan Kurdi sur la photo, mais de son grand frère, Galip, retrouvé mort lui aussi une centaine de mètres plus loin. Pour preuve : les vêtements du jeune garçon ne correspondent pas à ceux que portaient Aylan Kurdi lorsqu"il a été retrouvé. Ils portent tous les deux des shorts bleus, mais ils ont des semelles de chaussure de textures et de couleurs différentes. Ils portaient par ailleurs des couleurs de T-shirt différentes, comme on peut le voir dans d'autres photos de Galip.

2. Le raccourci : "Les réfugiés brûlent les vêtements qu’on leur donne"

Le 6 septembre, le média local Nord littoral explique que des pompiers sont intervenus pour maîtriser un incendie dans la "jungle ", lieu où sont installées les tentes des réfugiés à Calais, après une distribution d’habits par des associations. Le lendemain, le site d’extrême-droite Fdesouche reprend l’information et la photo de la scène en les titrant comme suit "Les associations offrent des vêtements aux migrants, ils en font un bûcher".

Article publié sur le site Fdesouche citant NordLittoral.

Pourtant, en regardant de plus près on constate que les paragraphes choisis par le site d’extrême-droite éludent volontairement tous les détails sur le contexte de cette scène. Seule l’intervention des pompiers et le fait que des vêtements ont brûlé sont publiés, avec un lien vers le site du Nord Littoral. France 24 a contacté Christian Zanchi, le président de l’association l’Auberge des migrants à Calais, pour avoir davantage de détails

Ce jour là, beaucoup de familles belges étaient venus de leur propre initiative apporter des vêtements, dont la plupart n’étaient pas adaptés aux besoins des réfugiés. La distribution a été faite anarchiquement, et à l’issue de la journée, il restait beaucoup de vêtements ce qui a entraîné des tensions et des bagarres entre migrants qui voulaient se les accaparer probablement dans le but de les vendre. Il y a bien eu un feu, mais en tout cas, ça n’a rien à voir avec le refus de l’aide apportée. D’ailleurs, il est très fréquent que des piles de vêtements soient brûlées lorsqu’elles ne trouvent pas preneur pour éviter qu’elles encombrent le bord de la route ou qu’elles créent des tensions inutiles.


3. Relayer les intox de l’extrême droite italienne : "Les migrants saccagent un hôtel"

En février dernier, le site IlsudconSalvini.org évoque un incident dans un hôtel italien à Salemi où sont logés des réfugiés africains. Ces derniers auraient saccagé le lieu réclamant "de suite un titre de séjour". L’article était accompagné de photos d’un pot de fleur cassé dans un jardin et de détritus éparpillés dans une chambre. Cette information, qui avait alors été relayée par LesObservateurs.ch, ressort en ce moment même, en pleine crise des migrants.

Photos montrant les présumés dégats par des migrants dans un hôtel de Salemi en Italie publiées sur le site d'extrême-droite Salvini.org reprise sur LesObservateurs.ch en février dernier.


Mais, comme le suggère le site les Debunkers, le blog IlsudconSalvini.org est en fait le blog du leader de la Ligue du Nord italienne, un parti régionaliste ultra-conservateur. En lisant les récits des sites d’information locaux, on découvre les détails de l’histoire. C’est Michelangelo Coltelli, le rédacteur en chef du "Bufale un tanto al chilo" spécialisé dans les tentatives de désinformation qui revient sur cette histoire.

Les migrants se sont effectivement révoltés car ils attendaient depuis sept mois qu’on étudie leur dossier, un délai qui prend généralement entre trois ou quatre mois. Ils n’avaient aucune réponse des autorités. La police a voulu intervenir, mais les migrants leur ont d’abord bloqué l’accès à l’hotel.

Sur place, la police a découvert qu’ils dormaient à sept ou huit dans des petites chambres, et que l’endroit était laissé à l’abandon, jamais nettoyé. Pourtant, le propriétaire de l’hôtel reçoit 35 euros par réfugié qu’il loge, et est censé entretenir les lieux. Les réfugiés ont bien cassé un pot, mais l’autre image correspond aux saletés non nettoyées qui se sont entassées au fur et à mesure des mois passants .

Michalangello Coltelli ajoute que le parti de la Ligue du Nord a changé de discours dans le contexte de l’afflux de migrants : "Avant, ils désignaient les gens du sud de l’Italie comme responsable du chômage dans le nord. Mais maintenant, l’ennemi, ce sont les réfugiés, ce qui leur permet de réunir tous les mécontents dans une perspectives électoraliste".

4. Faire mentir une vidéo : "Les migrants ne veulent pas de nourriture non-halal"

Le site "RiposteLaique "a quant à lui communiqué sur le fait que des réfugiés refuseraient de la nourriture non-halal. Ils se sont basés pour cela sur une vidéo tournée à la frontière entre la Macédoine et la Grèce. L’auteur de l’article y explique que les migrants auraient refusé la nourriture à cause de "la Croix-Rouge, assimilable à la croix chrétienne" présente sur les cartons de nourriture. Mais si la vidéo est authentique, ces informations qui l’accompagnent sont fausses.


Selon le porte-parole de la Croix-Rouge, John Engendal Nilssen cité par "Libération", le refus des réfugiés n’est en aucun cas lié au contenu de la nourriture, qui est par ailleurs halal, mais plutôt à une défiance envers la police. Bloqués par les forces de l’ordre et après avoir passé la nuit sous la pluie, les migrants ont refusé que la police leur distribue de la nourriture, en signe de protestation.


5. Attiser la peur : "Les migrants sont des bodybuilders et ils arrivent par milliers"

Les tentatives d’intox ne se limitent pas aux sites francophones. Sur la page Facebook de Pegida UK, branche autoproclamée du parti "Pegida" allemand ouvertement anti-immigration, un photomontage montre des hommes très musclés arrivant par bateau avec une légende : "J’ai entendu qu’on pouvait avoir des stéroïdes gratuits en Angleterre / s’il vous plaît, logez et nourrissez ces pauvres réfugiés sans défense".

Photo publiée sur le Facebook de Pegida UK.

Sauf que l’image a été prise en 2013 en Australie sur l’île Christmas, comme en attestent les uniformes bleus de la police des frontières où on peut lire "Australian Customs and Border Protection".

Sur cette autre photo ci-dessous, le flux de migrants est présenté comme une invasion irréversible en Italie, où "6 000 clandestins seraient arrivés en 48 heures". La photo a en fait été prise en 1991 lors de l’arrivée du bateau "La Vlora" avec 20 000 migrants albanais au port de Bari en Italie comme le souligne la RTBF.

La photo a été relayée pour illustrer l'arrivée de migrants en Europe, et reprise par une députée belge.

6. Relayer une information d’un site parodique : "Manuel Valls offre 1 000 maisons de Roubaix aux migrants"

Le site "La gauche m’a tuer", qui se revendique "1er média d’opinion de droite" a relayé le 5 septembre l’ "information" selon laquelle le Premier ministre Manuel Valls offrirait "1000 maisons de Roubaix aux migrants". L’information est illustrée par un faux tweet de Manuel Valls, créé de toute pièce par Nordpresse.be, et étayée par un fait réel : la mairie de Roubaix a annoncé pendant l'été vouloir céder certaines maisons à un euro auprès de familles triées sur le volet.

© Nordpresse.be
L'information parodique du site Nordpresse.be (à gauche) est reprise mot pour mot par le site "La gauche m'a tuer" (à droite).


Problème, l’origine de cette information est le site parodique Nordpresse.be, ce qui n’a pas empêché "La gauche m’a tuer" de la diffuser sans aucun conditionnel.

7. Trafiquer un article via Facebook : "La petite Chloé tuée par un immigré"

Jeudi 10 septembre, la rédaction web de France 3 nord s’aperçoit qu’un article datant du 16 avril présente des statistiques de clics anormalement hautes pour une publication datant d’il y a 5 mois. Il porte sur l’assassinat de la petite Chloé, fille de 9 ans tuée par un ressortissant polonais à Calais.

© France3regions
Le titre de l'article original de France3 Régions a été modifié sur Facebook pour illustrer le meurtre de la petite Chloé.

Pourquoi l’article refait il soudainement surface ? Le rédacteur en chef explique sur France3-regions.fr :

Nous avons pu constater que des internautes anti-migrants tentent d'instrumentaliser ce meurtre en pleine actualité sur l'accueil des migrants et des réfugiés. Le titre de notre article, "Chloé enlevée, tuée et violée à Calais : le suspect a avoué" a ainsi été transformé en "Chloé enlevée, tuée et violée à Calais par un immigré". Ce que nous n'avons jamais écrit.

© France3regions
A gauche, l'article originel de France3-regions. A droite, une publication Facebook d'un internaute qui en a modifié le titre.

Selon France 3, tout est parti d’une association de motards qui a relayé la publication sur sa page Facebook en modifiant le titre. L’association s’est depuis excusée et a retiré le post, mais entre temps, le lien a été partagé plus de 800 fois, créant la confusion.

8. Le photomontage avec fausse légende : "Un jihadiste s’est glissé parmi les réfugiés"

Depuis que l’hebdomadaire français Valeurs Actuelles a affirmé que 4 000 jihadistes se seraient infiltrés parmi les migrants pour entrer sur le territoire européen, toute "preuve" étayant cette hypothèse est recherchée. C’est le cas de cette photo relayée sur la page Facebook croate de "HrvatSam", un groupe d’activistes anti-immigration : à droite, un homme kalachnikov à la main présenté comme étant en Syrie. À gauche, un homme qui lui ressemble énormément posant dans une gare, présenté comme étant en Allemagne. Avec ces images, une légende : "Ce n’est pas une crise de réfugiés, c’est un mouvement de troupes – les réfugiés islamistes ne sont pas les bienvenus en Croatie"

© HrvatSam
Le photomontage tente de montrer qu'un homme armé, présumé jihadiste, a rejoint l'Allemagne.

S’il s’agit en effet bien du même homme, rien ne dit qu’il appartient à un groupe jihadiste. Premier indice : cet homme ne porte pas de barbe, ce qui est formellement interdit chez les groupes jihadistes. Second indice : pour le rédacteur en chef de Radio Saw Beirut, selon son uniforme, il s’agirait d’un combattant kurde, des Unités de protection du peuple (YPG) qui se battent justement contre l’organisation de l’État islamique en Syrie.


Quels dangers ?

Contacté par France 24, le site Hoaxbuster, par la voix de son co-fondateur Guillaume Brossard, avoue être inquiet car il reçoit "énormément de demandes d’internautes, beaucoup plus que d'habitude, cherchant à vérifier la véracité d’informations sur les migrants, mais ne pas avoir le temps de toutes les vérifier ".

Bien souvent, la diffusion d’une erreur ne fait l’objet d’aucun "erratum" de la part de ces sites. La plupart de ces articles sont toujours disponibles, alors même que la supercherie ou la preuve que l’information est erronée a été apportée.
Article écrit en collaboration avec
Alexandre Capron

Alexandre Capron , Journaliste francophone