Depuis plusieurs jours une série photos de jeunes soldats russes posant en uniforme ou armés devant des portraits de Bachar al-Assad font l’objet de nombreuses interrogations. Certains y ont vu la preuve d’une participation de la Russie aux combats en Syrie. Pourtant, la plupart de ces clichés ont été pris sur une base militaire russe sur la côte syrienne, loin des lignes de front. La Russie est sans conteste de plus en plus engagée dans le conflit syrien mais de quelle manière ? Quelques élèments de réponse.

Des photos de soldats russes en Syrie font le buzz

En remontant le fil sur Internet, il semble que les photos de soldats les plus reprises par les médias ces derniers jours ont été rassemblées et postées le 4 septembre par un certain Nikolay Mahno, activiste pro-Kiev vivant en Ukraine. Elles sont présentées comme "une réponse au président Poutine qui a démenti la participation de l’armée russe en Syrie". L’internaute insiste sur le fait que les soldats qui arrivent ne sont plus "seulement des instructeurs mais aussi issus des forces spéciales et de la marine. La majorité sont à Tartous, mais aussi à Homs, à Damas etc… Il y en a qui restent pendant 4ou 6 mois et ils se font passer pour des Arabes" commente-il.


Des photos diffusées par l'internaute ukrainien ici.

La plupart des photos ont été récupérées sur les pages Internet de militaires russes (comme celle-ci ) en mission à Tartous,  ville située à 220 km au nord-ouest de Damas et où se trouve une base navale russe depuis 1971. La base de Tartous a longtemps été présentée comme un "port Potemkine" car laissé à l’abandon après la chute de l’URSS, mais elle est maintenant un point de ravitaillement technique de la marine russe. Depuis le début de la guerre en Syrie, en 2011, Moscou y déploie régulièrement des navires de guerre en Méditerranée orientale.

Ces images de Tartous sont donc plutôt des photos-souvenirs et ne prouvent pas à elles seules la participation de l’armée russe aux combats en Syrie. Par ailleurs, certaines photos sont plus anciennes que ce que l’internaute ukrainien suggère.


Sur celle ci-dessus la date a été (volontairement ou non) coupée. Or, des internautes affirment que la photo originale aurait été postée en  février 2014.

Photo d'un soldat prise dans un parc de la ville de Tartous.

Concernant les quelques photos présentées comme prises en dehors de la base de Tartous, rien ne permet d’affirmer qu’il s’agisse de combattants russes en opération en Syrie. Contacté par France 24, l’internaute qui les a postées reconnaît d’ailleurs avoir commis une erreur en postant, sans le savoir, des photos de l’armée kazakhe sorties de leur contexte. Enfin, les géolocalisations "Hama" ou "Homs" (ci-dessous) inscrites sous ces photos sur le réseau social Vkontakte ne sont en aucun cas une preuve du lieu de la photo. Ces données peuvent être falsifiées au moment du post, comme a posteriori via un photomontage.

La géolocalisation en bas de la photo a pu être falsifiée ou rajoutée sur l'image.

 
Conseils et entraînement, la mission officielle des soldats russes

Si la Russie ne cache pas avoir repris ses activités sur la base de Tartous ces dernières années, elle ne s’est pas exprimée sur le nombre et la mission précise des soldats qui s’y sont rendus récemment. Des témoins font état en tout cas d’une augmentation de la présence militaire russe ces derniers mois.

Du côté de Damas, l’arrivée de nouvelles troupes n’est visiblement pas un secret. Citant une source militaire syrienne, le site The Arab Source  affirme que le 1er week-end de septembre "un nombre important de soldats russes sont arrivés sur les côtes de Tartous en vue d’une participation accrue de la Russie au conflit syrien". Toujours selon la même source,  "ils seraient actuellement 700 à 800 soldats russes sur le territoire syrien, dont 40 seraient arrivés ces derniers jours [début septembre, NDLR]. Leur mission est d’entraîner les nouvelles recrues des Forces de défense nationales [groupe armé civil loyaliste, NDLR] et de les former à l’utilisation des nouveaux équipements militaires arrivés avec l’infanterie de marine vendredi matin". La majorité de ces soldats seraient à proximité de Lattaquié, les autres sont dans les gouvernorats de Tartous et à l’ouest de Homs. Pour l’armée syrienne, ces missions se résument donc à de l’entrainement et du conseil.

Allié indéfectible de la Syrie, et a fortiori depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 1999, Moscou soutient ouvertement le régime syrien en vue de "combattre les terroristes". Pour autant, le Kremlin a toujours nié avoir des troupes au sol. Vladimir Poutine a d’ailleurs fait savoir, début septembre, qu’un engagement terrestre était selon lui prématuré.

La Russie dans le ciel syrien ?

Plusieurs éléments récents laissent toutefois penser que la participation russe est plus poussée que ne le laisse entendre le Kremlin. Des blogs spécialisés dans la défense se sont récemment interrogés sur la présence d’avions de chasse russes et de drones dans le ciel syrien, après la diffusion de plusieurs photos prises dans la province d’Idlib et postées par des comptes proches des jihadistes contrôlant la zone.

tweet

Pour The Aviationnist, blog spécialisé dans l’aéronautique, si elles sont vérifiées de sources indépendantes, ces photos seraient la preuve qu’ "une force expéditionnaire russe est déjà arrivée en Syrie et a commencé à voler à partir d’une base aérienne de l’aviation syrienne.   
Sur les prises de vue, les spécialistes ont notamment décelé un bombardier tactique de type Soukhoï SU-34, qui n’existe pas dans la flotte aérienne syrienne ainsi qu’un drone russe Pchela 1T.

Ces allégations ont été fermement démenties par le porte-parole du Kremlin qui affirme qu’aucun avion de chasse russe ne participe à des frappes en Syrie.  

 
Un transport de troupe flambant neuf sème le doute

Autre élément récent r par les experts, la présence d’un BTR 82A dans une vidéo de combats filmée près de Lattaquié et diffusée par la branche média des Forces de Défense Nationales, milice pro-régime. Or plusieurs éléments portent à croire que ce blindé n’est pas opéré par des soldats syriens. Tout d’abord, ce modèle très récent a été intégré à l’armée kazakh en 2012 et à l’armée russe en 2013/2014 et n’est pas supposé avoir été exporté en Syrie depuis. Par ailleurs, sur les images  le blindé russe en opération apparait avec le camouflage de l’armée russe ainsi que le chiffre 111 à l’arrière gauche. Une version syrienne de ce blindé porterait logiquement des inscriptions en arabe ou du moins les identifiants habituels des forces syriennes.  Enfin, entre 2’ et 2’16, un homme est entendu en train de crier en russe. "Vas-y ! (Inaudible) Encore ! Vas-y encore !" alors que le blindé tire en direction de la colline d’en face.

video

Difficile de conclure pour autant par ces seules images que la Russie combat au sol aux côtés des forces loyalistes à Bachar al Assad. Mais même si ce BTR82A venait d’être livré à l’armée syrienne,  sa présence dans les zones de combats est bien le signe que la Russie accentue en ce moment son aide militaire à la Syrie et ce avec ses équipements les plus récents.

Article écrit en collaboration avec
Ségolene Malterre

Ségolene Malterre , Chef d’édition / Présentatrice TV