Afin d’éviter les attaques à la bombe, la plupart des bâtiments importants de la capitale afghane sont protégés par d’épais murs de béton. Des murs récemment tagués du message suivant : "On vous a à l’œil".
 
Ces graffitis sont l’œuvre de trois amis, qui, avec l’aide des passants, ont peint des dizaines de murs de sécurité à Kaboul. Ils se font appeler les "Art Lords", littéralement "Les Seigneurs de l’art".



"Certains passants n’avaient jamais peints. Mais une fois lancés, impossible de les arrêter"

Omaid Sharifi est un des fondateurs du projet.
 
 
Quand on pense à l’Afghanistan, on pense à tout un tas de "seigneurs", les "seigneurs de guerre", les "seigneurs de la drogue", plutôt négatif. On a donc décidé de proposer quelque chose de plus positif.
 
Le gouvernement, les organisations internationales, comme tous ceux qui ont du pouvoir en Afghanistan, se sont barricadés derrière ces murs de sécurité. Les citoyens lambda, quant à eux, ne sont pas protégés et en plus se voient imposer ces constructions affreuses. Kaboul a l’air d’une prison. Donc on a voulu y mettre un peu de couleur, tout en passant un message. 
 
On a commencé avec des graffitis anticorruption sur le mur qui protège le palais présidentiel, l’Agence de renseignement et le ministère de l’Éducation. Les deux premiers ont été choisis parce que c’était des lieux de passage et le ministère, c’était clairement parce que l’institution est gangrénée par la corruption. Des fonds internationaux qui devaient servir à l’ouverture d’écoles et au paiement de professeurs ont fini dans les poches des responsables…

Parce que les graffitis sont très rares à Kaboul, au début, les passants étaient un peu perplexes. Certains nous ont parlé en anglais pensant que nous étions des étrangers. Puis quand on a expliqué l’idée, ils ont adoré. On leur a donné des pinceaux et on a indiqué comment colorier l’intérieur du graffiti. Certains étaient timides, n’avaient jamais peint. Mais une fois lancés, impossible de les arrêter. On a vu passer des enfants, des travailleurs journaliers, des fidèles sur le chemin de la mosquée et même des policiers. Ils riaient ensemble, je pense qu’ils ont oublié un temps la violence et les attaques à répétition.
 

En 2014, Transparency International classait l’Afghanistan 172e pays le plus corrompu sur une liste de 175. Tout le monde touche, de l’employé municipal au plus haut niveau du gouvernement. Début septembre, le département d’État américain a annoncé qu’il avait dû arrêter de financer les formations au sein du ministère des Réfugiés et du Rapatriement pour cause de corruption. Le président récemment élu, Ashraf Ghani, a quant à lui appelé à une "guerre sainte" contre la corruption, qu’il décrit comme une "lésion cancéreuse" menaçant l’existence même de l’État.
 
Pour Omaid, qui est aussi membre du People’s Movement Against Corruption, les citoyens aussi ont les moyens d’agir.
 
 
Nous encourageons les gens à faire des vidéos et à prendre des photos qu’ils envoient à notre mouvement. Avec ces preuves, nous dénonçons ensuite publiquement les responsables, sur les réseaux sociaux et lors de conférence de presse. Certains ont été licenciés, d’autres rétrogradés. Mais on essaie aussi de mettre en avant ceux qui se comportent bien.
 
C’est dans cette même logique que nous avons lancé une nouvelle série de tags : “Les héros de ma ville”. L’idée c’est de mettre en valeur les héros du quotidien. Dans la constitution afghane, nous avons un héros officiel, Ahmed Shah Massoud [commandant tué par les Taliban en 2001.] Puis chaque tribu et groupe ethnique a son héros, tous des combattants armés. On a donc voulu montrer autre chose. On a peint notamment des travailleurs municipaux qui se lèvent à 5 heures du matin pour nettoyer nos rues. Des laveurs de voitures ont tellement apprécié ce qu’on faisait qu’ils ont délaissé leur travail et passé la journée à peindre les balayeurs. On fera aussi honneur aux infirmières, aux bons professeurs et aux journalistes indépendants. Des gens de paix, qui travaillent dur et ne sont pas à vendre. Ce sont eux qui tiennent le pays.
 
Au total, les artistes devraient peindre 50 graffitis dans toute la ville. L’initiative est autofinancée par le collectif, qui n’accepte aucune donation d’organisations nationales ou étrangères. Ils espèrent toutefois que des artistes étrangers viendront peindre avec eux ou qu’ils proposeront certaines de leurs œuvres à peindre sur les murs de sécurité de Kaboul.



Un graffiti inspiré de Banksy reproduit par les Art Lords.
Article écrit en collaboration avec
Gaëlle Faure

Gaëlle Faure , Journalist