La semaine dernière, le Venezuela a fermé une partie de sa frontière avec la Colombie et décrété l’état d’exception, dans le nord-ouest du pays. Le but ? Lutter contre les paramilitaires colombiens, responsables de la contrebande et des pénuries des biens de première nécessité dans la zone, selon les autorités. Plus d’un millier de Colombiens vivant à la frontière ont été expulsés dans le cadre de cette opération.


Le 19 août, le président vénézuélien Nicolas Maduro a annoncé la fermeture de la frontière avec la Colombie dans l’État de Táchira, sur une centaine de kilomètres environ, à la suite d’une embuscade dans laquelle trois militaires et un civil vénézuéliens ont été blessés. L'attaque a été menée par des paramilitaires colombiens selon Nicolas Maduro, qui a ensuite déclaré l’état d’exception dans six municipalités de la zone, pour une durée minimale de soixante jours. C’est la première fois que le gouvernement a recours à cette mesure depuis l’entrée en vigueur de la Constitution de 1999.

Une vaste "opération de libération du peuple" – le nouveau nom des grandes opérations policières au Venezuela – a été déployée simultanément à San Antonio del Táchira, ville frontalière avec la Colombie. Environ 2 000 militaires de la Garde nationale bolivarienne ont ratissé le quartier La Invasión – où 90 % des habitants seraient Colombiens – à la recherche de paramilitaires colombiens.

Selon les autorités, plus d’un millier de Colombiens en situation irrégulière ont été renvoyés dans leur pays d’origine depuis le début de l’opération, vivement critiquée par Bogota. Des centaines d’entre eux ont également fui san Antonio del Táchira, par peur des expulsions forcées.

Ces Colombiens fuient la ville vénézuélienne de San Antonio del Táchira, en emportant des affaires. Vidéo prise par notre Observateur colombien le 27 août 2015 (@reporterocucuta).

"Quasiment tous les Colombiens ont été expulsés uniquement en raison de leur nationalité"

José Rozo est l'ex-président de la chambre de commerce de San Antonio del Táchira. Vénézuélien, il vit à proximité du quartier La Invasión, où de nombreux Colombiens ont été expulsés.

Dans ce quartier, les militaires ont fait le tour des maisons et les ont marquées avec les lettres R ou D, pour "révision" ou "démolition". Dans chaque maison, ils ont vérifié qui y vivait, cherché s’il y avait des armes, et décidé s’il fallait la démolir. [Officiellement, les maisons ont été détruites quand elles étaient en mauvais état ou construites sur un terrain instable, NDLR.]

"C'est ainsi qu'ils marquent les maisons vérifiées par la Garde nationale bolivarienne."

"Aucune habitation ne restera debout dans le secteur de La Invasión", affirme le gouverneur de l’État de Táchira, José Gregorio Vielma Mora.

Si les habitants étaient Vénézuéliens, ça ne posait pas de problème. En revanche, beaucoup de Colombiens ont été expulsés, sans rien pouvoir emporter avec eux. Et certains ont perdu leurs effets personnels lorsque leurs maisons ont été détruites. Des militaires ont également emporté des affaires et il y a eu des cas de maltraitance. [De nombreux témoins ont fait état d’agressions commises par les militaires, NDLR.]


Les militaires vénézuéliens ont inscrit la lettre D sur cette maison de San Antonio del Táchira, synonyme de démolition.


Des Colombiens expulsés vers leur pays d'origine. Photo de José Rozo, prise le 22 août.

Le plus grave, c’est que des familles ont été séparées. Des parents colombiens ont été renvoyés de force de l’autre côté de la frontière sans leurs enfants, lorsque ceux-ci avaient la nationalité vénézuélienne. [La plupart ont toutefois pu retrouver Leurs enfants ces derniers jours, NLDR.]
 
Les Colombiens du quartier se sentent trahis, car beaucoup sont arrivés ici dans les années 2000 [pour fuir le conflit colombien, NDLR], à une époque où l’ancien président Hugo Chávez avait favorisé leur intégration. Mais aujourd’hui, ils sont traités comme des délinquants.

C’est la première fois qu’une telle opération se déroule ici. Le gouvernement la justifie en disant qu’il y a des paramilitaires et des contrebandiers dans le quartier. Mais quasiment tous les Colombiens ont été expulsés uniquement en raison de leur nationalité, en violation des droits de l’Homme. [Plusieurs ONG Ont également exprimé leur préoccupation vis-à-vis des violations de droits de l’Homme commises dans la zone, NDLR.] Or, ce n’est pas en bafouant les droits des gens qu’on lutte contre les criminels ! Cette opération est d’ailleurs assez critiquée par les habitants... [TeleSur, une chaîne publique proche du gouvernement, affirme le contraire, NDLR.]

"Du côté colombien, on n'est pas prêts à accueillir un tel afflux de personnes"

Manuel (pseudonyme - @reporterocucuta) vit à Cúcuta, une ville colombienne située à la frontière, où l’immense majorité des Colombiens expulsés de San Antonio del Táchira sont arrivés ces derniers jours.

Environ 1 300 Colombiens sont arrivés ici. Certains ont de la famille dans la région, mais pas tous. Du coup, les autorités ont mis en place des centres d’accueil provisoires. Deux d’entre eux sont déjà remplis et l’un a encore de la place. Mais la municipalité a demandé de l’aide au niveau national, car elle n’est pas prête à accueillir un tel afflux de personnes. Les gens sont assez solidaires des personnes ayant été expulsées. Ils tentent de les aider comme ils peuvent, en leur apportant à manger par exemple.

Hébergement d'urgence dans la ville colombienne frontalière de Cúcuta. Photo prise par notre Observateur (@reporterocucuta).

Ces habitants de Cúcuta apportent des affaires à leurs compatriotes expulsés du Venezuela. Photo prise par notre Observateur (@reporterocucuta).

De nombreux groupes illégaux – guérillas, paramilitaires, trafiquants de drogue, contrebandiers – opèrent à la frontière entre la Colombie et le Venezuela depuis des années. Mais la contrebande a récemment pris de l’ampleur en raison de l’explosion du marché noir, stimulé par le contrôle des prix et des changes instaurés au Venezuela, sur fond de corruption des deux côtés de la frontière. Selon des économistes, la contrebande serait même désormais plus rentable que le trafic de drogue.

Les contrebandiers – mais également de simples Colombiens – viennent ainsi s’approvisionner en essence et en biens de première nécessité au Venezuela, où les prix sont nettement inférieurs, avant de les revendre de l’autre côté de la frontière. Ce phénomène est en partie responsable des pénuries enregistrées dans cette partie du Venezuela, à l’image de celles existant dans le reste du pays depuis deux ans environ.

"Ce n'est pas en fermant la frontière qu'on va mettre fin aux activités des groupes illégaux"

Alors que l’opération vise à lutter contre la contrebande? José Rozo doute de son efficacité, à l’image de nombreux observateurs.

Depuis que la frontière a été fermée, on fait toujours autant la queue pour acheter à manger. Et la situation est même pire, puisqu’avant, on pouvait aller du côté colombien quand on avait besoin de quelque chose qu’on ne trouvait pas ici. En fait, le seul endroit où on ne fait plus la queue, c’est dans les stations-service. C’est bien, mais ce n’est pas ça qui va nous permettre de manger.

Hoy jueves 27 de agosto de 2015 a las 10:30 am. En San Antonio del Táchira. Un grupo de venezolanos llegaron a un...

Posted by Xoce Rozo on Thursday, August 27, 2015
La foule devant un supermarché de San Antonio del Táchira, le 17 août. Vidéo postée sur
Facebook par Xoce Rozo.

Ce n’est pas en fermant la frontière qu’on va mettre fin aux activités des groupes illégaux. [Les autorités ont toutefois arrêté quelques contrebandiers et paramilitaires présumés dans la zone, NDLR.] En fait, ça porte surtout préjudice aux gens normaux et à l’activité économique, alors que la zone est habituellement très dynamique. [Les pertes liées à la fermeture de la frontière sont estimées à 100 000 dollars par jour, NDLR.]

"Une partie de ce qui a été trouvé à La Invasión. Les photos viennent des autorités, car ils n'ont pas laissé entrer aujourd'hui les journalistes", écrit cette journaliste.

Les gens sont d’accord pour dire qu’il faut combattre les groupes illégaux, car il existe de vrais problèmes de fond. Mais là, on a l’impression que le gouvernement réalise cette opération uniquement à des fins médiatiques, à l’approche des élections législatives du 6 décembre. En plus, il ne reconnaît jamais sa responsabilité concernant les pénuries actuelles. Pour les autorités, ce sont les Colombiens ou encore les Américains qui sont responsables de tous les maux du Venezuela…


Jeudi 27 août, le président colombien a rappelé son ambassadeur à Caracas, indiquant que le Venezuela n’avait pas respecté un accord trouvé la veille, permettant une visite du défenseur du peuple colombien à San Antonio del Táchira pour vérifier les allégations d’abus commis sur les personnes expulsées. Le Venezuela a répliqué en rappelant également son ambassadeur en poste à Bogota.


Cet article a été écrit en collaboration avec Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à France 24.