Une fillette, obligée de vivre sans ses parents, s'occupe de son petit frère en cours. Photo postée sur le compte Weibo commun des associations consacrées aux enfants des migrants travailleurs en Chine.

Quatre enfants ont été retrouvés morts la semaine dernière dans la région de Bijie, dans la province du Guizhou, dans le sud de la Chine. Selon la police, ils vivaient seuls depuis six mois et se seraient suicidés en ingurgitant des pesticides. Un drame qui met en lumière la situation difficile d’un tiers des enfants dans les campagnes chinoises, contraints de vivre sans leurs parents, partis travailler à la ville. Mais aussi l’absence de structures accompagnant ces enfants livrés à eux-mêmes.

Les quatre enfants, frères et sœurs, étaient âgés de 5 à 13 ans et étaient depuis plusieurs années livrés à eux-mêmes. Leur mère les a abandonnés, et leur père est parti travailler en ville à 1 400 kilomètres de Bijie avec pour espoir de mieux gagner sa vie pour et aider ses enfants à distance. Aucun autre membre de leur famille n’était en mesure de s’occuper d’eux. Dans une lettre d’adieu, l’aîné écrit qu’il ne supportait plus la pression de devoir s’occuper de ses frères et sœurs tout en travaillant assidument en classe, comme le lui avait demandé son père. Ce n’est pas la première fois que des enfants délaissés par leurs parents trouvent la mort à Bijie : en 2012, cinq enfants s’étaient intoxiqués en faisant un feu dans une poubelle pour se réchauffer.

Comme 242 millions de paysans, les parents de ces enfants ont "émigré" de la campagne chinoise vers des villes pour trouver du travail. Le phénomène est continu depuis 1979 et le début de la libéralisation de la Chine. Mais bien souvent, les parents ne peuvent pas emmener les enfants avec eux, notamment parce que le système d'enregistrement chinois (appelé "hukou")  lie, depuis les années 1950, l’affiliation à la sécurité sociale et l’accès à l’éducation à un lieu de domicile immatriculé à la naissance, justement afin d’éviter l’exode rural. Selon ce système du "hukou'', les enfants ne peuvent donc pas être scolarisés dans la ville où les parents ont migré.

Aujourd'hui environ 6 millions d’enfants sont ainsi "abandonnés", soit plus du tiers des enfants vivant en Chine rurale, selon un récent rapport de l’organisation gouvernementale Confédération Nationale des Femmes. Dans certaines provinces où l'exode des migrants est plus important, comme le Henan, le Sichuan ou le Guizhou, ces enfants "abandonnés" de fait représentent parfois jusqu’à un enfant sur deux dans les campagnes.

La loi chinoise ne donne aucune précision sur la prise en charge de ces enfants. Ils vivent le plus souvent avec leurs grands-parents, d’autres membres de la famille ou des proches de leurs parents. Les parents font face à un coût de la vie nettement plus élevé dans les villes et leur envoient le peu d’argent qu’ils peuvent économiser. L’État, de son côté, leur attribue une indemnité de pauvreté qui s’élève au mieux à 2 000 yuans (300 euros) par an et par foyer.

''Voir leurs parents une fois par an est presque devenu normal''

Zhe'an Cheng est étudiant à Pékin. Il a été bénévole auprès des enfants abandonnés dans une école primaire à Bijie, en août 2014.

L'association Xiaoxing rend visite à la famille d'une élève aidée. La mère (à droite), ancienne travailleurse migrante en ville, a décidé de revenir à la maison pour assurer la scolarité de ses filles. Photo postée sur le blog de l'association.

Nous étions douze étudiants à partir avec l'association Xiaoxing, une des rares initiatives citoyennes à s’occuper des enfants "abandonnés" : en Chine, les associations sont très peu financées, voire pas du tout, comme la nôtre. Et les organisations étrangères sont très contrôlées par le gouvernement. Nous étions la seule association présente à Bijie, où nous avons aidé les enfants scolarisés de l'école primaire de la ville.

Leurs conditions d’études sont difficiles : c’est une école primaire unique pour douze villages. Certains enfants qui vivent particulièrement loin font plus d’une heure de marche pour s’y rendre. Il n’y a que deux classes, qui comptent chacune une cinquantaine d'élèves, et seulement deux enseignants permanents. La moitié des enfants de la classe dont je me suis occupé étaient des enfants ''abandonnés''. Malgré des contraintes de moyens, les enfants sont très sérieux et motivés : ils savent que l’école est leur seul moyen de partir de leur village...

La campagne chinoise n’est pas concernée par la politique de l'enfant unique en Chine. Ils sont souvent plusieurs par famille et s'entraident pour suivre leurs études. Le plus grand prépare ainsi à manger pour les petits et leur apprend la discipline, surtout quand les grands-parents sont trop vieux pour s'occuper d'eux. Les cas les plus difficiles que j’ai vus sont ceux d’enfants contraints de quitter l’école pour s’occuper de leurs grands-parents malades.

Souvent les enfants ne voient leurs parents qu'une fois par an, au moment du Nouvel an chinois. C'est presque devenu normal pour eux. C’est en général le seul moment où les parents peuvent avoir un congé, sachant que souvent, ils travaillent relativement loin et que les trajets pour rentrer dans leur village sont très longs.

Les enfants de l'école primaire de Liangyan en répétition d'une pièce de théâtre, encadrée par des bénévoles de l'association. Photos postées sur le blog de l'association Xiaoxing.

"On a voulu leur apporter un soutien humain "

Avec l'association Xiaoxing, nous avons d’abord cherché à aider financièrement l'école : nous avons acheté des tables, ouvert une bibliothèque, donné des livres. Mais nous avons finalement réalisé qu’il ne suffisait pas d’investir de l’argent : un projet de bénévolat a donc été lancé l'année dernière afin de les accompagner et de leur apporter un soutien humain. Pendant l'été, nous avons créé une pièce de théâtre, que nous avons répétée ensemble. Des enfants que j’ai encadrés continuent de m’écrire. Une des filles m’a dit à propos de la pièce que c’était ''le meilleur souvenir de [son] été".

Ce qu’on fait aujourd'hui reste minimal. Il y a besoin de voir émerger d’autres associations et de bénéficier d’un maximum de soutien financier. Idéalement, il faudrait pouvoir faire revenir les parents dans les campagnes en Chine, ainsi que des enseignants. Mais tant que les écarts de salaires resteront aussi conséquents entre zone urbaines et rurales, c’est malheureusement difficile à imaginer.


Cet article a été réalisé en collaboration avec Weiyu Tsien (@WeiyuQ), journaliste à France 24.