Un rassemblement de la secte "Luz do Mundo" en février. Capture d'écran d'une vidéo.

Mi-avril, les forces de l’ordre angolaises ont tenté d’arrêter le leader d’une secte alors qu’il se trouvait dans un camp habité par ses fidèles. L’opération a toutefois tourné au massacre. Les autorités parlent d’une vingtaine de morts au total, mais opposition et activistes assurent que les civils ont été tués par centaines. Depuis, la montagne est quadrillée et son accès limité, mais une vidéo vient de filtrer : on y voit des policiers marcher entre les cadavres après les tueries.

La secte en question, qui se fait appeler "Luz do Mundo" ou "Lumière du monde", a été créée il y a 14 ans, à la suite du départ du pasteur José Kalupeteka de l’Église adventiste du septième jour. Elle a toutefois été interdite récemment. Particulièrement implantée dans le sud de l'Angola, elle a été rejointe par des milliers de fidèles qui ont organisé ces dernières années plusieurs campements. C’est dans l’un d’entre eux, situé dans la montagne de Sumé, dans la province de Huambo, que l’opération s’est déroulée le 16 avril.

Ce jour-là, des policiers et des militaires ont entouré le camp afin d’arrêter José Kalupeteka, ce à quoi les fidèles se sont opposés. C'est à partir de là que la version officielle et celle des activistes divergent. Selon les autorités, 13 tireurs embusqués issus de la secte auraient attaqué les policiers, en tuant neuf. Les 13 assaillants auraient ensuite été tués par la police. Mais selon d’autres témoins – à la fois des membres de la secte, des policiers et des militaires – le bilan des morts est beaucoup plus important.

C’est dans ce contexte qu’un de nos Observateurs nous a envoyé cette vidéo. Elle lui a été transmise par un policier qui dit l’avoir tournée le 17 avril, au lendemain de l’attaque du camp. Tous deux souhaitent garder l’anonymat. Sur les images, on voit des hommes portant des uniformes de la police angolaise déplaçant plusieurs corps dans un endroit boisé. Ce qui semble être des abris de fortune brûlent à l’arrière-plan. On entend un officier de police demander :

"Est-ce qu’il en reste un ?"
(Réponse inintelligible)
"Ah… Si tu peux, met lui du feu" (En portugais, cela peut signifier "brûle-le" ou "tire-lui dessus")



"Des policiers qui étaient sur place parlent de 'chasse à l'homme'"

Rafael Marques de Morais est un célèbre journaliste et défenseur des droits de l’Homme angolais. Ses reportages, notamment sur les "diamants du sang", lui ont valu de recevoir de nombreuses récompenses internationales, mais aussi de devenir la bête noire des autorités angolaises. Récemment, il a écrit sur les événements de la montagne de Sumé. Son site a depuis été hacké.

La vidéo a l’air authentique, puisqu’il n’y a pas eu d’autre incidents de ce type – impliquant la police et des cadavres, le tout dans une zone boisée – récemment en Angola [D’autres observateurs angolais contactés par France 24 font la même analyse, NDLR.] De plus, la végétation dans la vidéo correspond à celle que l’on peut voir sur les photos prises récemment sur place par des journalistes des agences de presse officielles, sous la surveillance de la police. Enfin, les propos des agents que l’on entend dans la vidéo correspondent à ce que d’autres policiers ont pu me raconter.

Comme je suis connu en Angola pour être un lanceur d’alerte, plusieurs policiers et militaires impliqués dans l’opération m’ont contacté pour me raconter ce qu’ils avaient vu, notamment parce qu’ils désapprouvent ce qui s’est produit, et leurs récits concordent.

Tous m’ont indiqué que de nombreux agents des forces de l’ordre s’étaient rendus à la montagne de Sumé pour arrêter le leader de la secte et démanteler le camp. Environ 3000 de ses partisans se trouvaient sur place. Ils étaient en plein dans une journée de prières. Un petit groupe de policiers s’est d’abord rendu sur place, pour convaincre Kalupeteka de se rendre. Mais ce dernier a refusé d’être menotté. Ses fidèles ont alors tenté d’intervenir, et l’un des policiers a tiré.

Les troubles ont apparemment éclaté à ce moment-là. Des fidèles de la secte ont tué plusieurs policiers avec des machettes. L’un des policiers a été tué par balles, mais peut-être par l’un de ses collègues. Après avoir entendu les coups de feu, d’autres policiers sont arrivés en renfort et ont commencé à tirer au hasard dans la foule, alors qu’il y avait des femmes et des enfants.

J’ai parlé avec plusieurs survivants ayant réussi à s’échapper. Selon eux, les gens essayaient de s’enfuir et de se cacher, tout en chantant leurs prières, mais la police continuait à tirer. Apparemment, les militaires ont arrêté de tirer quand ils ont réalisé que les gens n’avaient pas du tout d’armes à feu. C’est ce qu’ils apprennent lors de leur formation. Mais les policiers, eux, ont continué à tirer.

Les autorités avaient mis en place des barrages sur la route qui se trouve à côté de la montagne. Des policiers m’ont dit que certains d’entre eux avaient laissé des femmes et des enfants s’échapper. Mais d’autres se sont montrés sans pitié. Une véritable chasse à l’homme a ensuite eu lieu dans la montagne, et les policiers tiraient pour tuer.

“Les policiers ont pillé le camp… et emmené les corps pour les enterrer dans différents endroits”

Comme un certain nombre de survivants sont allés se cacher, il est compliqué de savoir combien de gens ont été tués au total. L’opposition affirme que le bilan s’élève à plus d’un millier de personnes. Je pense que ce n’est pas exagéré, par rapport aux récits que j’ai pu entendre.

Les officiers avec lesquels j’ai parlé m’ont dit qu’ils avaient pillé le camp, en emmenant le bétail, l’argent ou encore des groupes électrogènes, les jours suivants. Ils ont brûlé des cabanes, des voitures, des motos. Ils ont emmené les corps pour les enterrer en divers endroits, afin de s’assurer que personne ne les trouverait. Par ailleurs, une unité spéciale est en train de rechercher les téléphones des officiers présents sur place pour s’assurer que d’autres images ne fuiteront pas.


Placé en détention, le leader de la secte est apparu mardi à la télévision publique, pour dire qu’il était bien traité. Son avocat, David Mendes, qui est aussi l’avocat de Rafael Marques de Morais, a toutefois indiqué qu’il n’avait pas été autorisé à le contacter.

Depuis l’opération du 16 avril, la montagne de Sumé a été bouclée. Les journalistes indépendants et les activistes ne peuvent donc pas accéder au site. Il y a quelques jours, des membres du Casa-CE – un parti d’opposition – ont toutefois été autorisés à se rendre sur place, mais sous escorte policière. Ils ont affirmé avoir vu des traces du massacre – en particulier de nombreux habits sur le sol tachés de sang – et ont réclamé une enquête indépendante.

France 24 a contacté le porte-parole de la police angolaise pour avoir des explications, mais n’a pas encore obtenu de réponse.

Des centaines de personnes rassemblées lors d'un meeting de la secte, en février. Capture d'écran d'une vidéo.

Une secte critique vis-à-vis du gouvernement

À la suite de l’opération, le président angolais, José Eduardo Dos Santos, a affirmé que la secte était "une menace pour la paix et l’unité nationale".

De son côté, Morais indique que la secte a rapidement gagné en importance ces dernières années :

Kalupeteka n’a pas vraiment fait d’études, mais c’est un orateur talentueux et un chanteur très populaire. Ses CD se vendent très bien dans le sud. Selon les leaders de l’Église adventiste avec lesquels j’ai parlé, ses croyances ne sont pas très différentes des leurs, bien qu’il affirme être un prophète. On dirait qu’il a formé sa secte pour avoir davantage de pouvoir avant tout. Comme dans la plupart des sectes, les fidèles donnent de l’argent. Certains d’entre eux ont même été convaincus de vendre leurs maisons et les objets leur appartenant. [La presse contrôlée par l’État a accusé la secte de toutes sortes de croyances étranges – niées par ses partisans – et a interviewé des psychologues décrivant Kalupeteka comme "fou", NDLR.].

Pendant longtemps, les autorités n’ont pas eu de problèmes avec lui visiblement. Mais quand il est devenu populaire, il a commencé à être de plus en plus critique vis-à-vis de la politique du gouvernement. L’an dernier, il a par exemple demandé à ses fidèles de ne pas participer au recensement national, perçu par beaucoup d’activistes comme une façon de récolter des renseignements sur les gens, à juste titre. En ce qui me concerne, des personnes chargées du recensement ont voulu voir combien d’ordinateurs j’avais chez moi. Et quand j’ai refusé de participer, ils sont restés pendant des jours postés devant ma maison.

Kalupeteka est devenu une véritable épine dans le pied du gouvernement. Par exemple, s’il appelait ses fidèles à ne pas voter aux prochaines élections, ça poserait des problèmes pour le gouvernement dans le sud.