Ces poètes, originaires de la province de Babil, sont en train de déclamer leurs vers dans un champ de mines. Photo Facebook.

En proie à la guerre civile, l’Irak vit depuis plusieurs années au rythme des bombes et des voitures piégées, dont les civils sont les premières victimes. Certains poètes Irakiens ne trouvent plus de mots pour décrire cette violence. Ils ont alors décidé de jouer aux trompe-la-mort.

Ce collectif de poètes originaires de la province de Babil, au centre de l’Irak, a mené récemment plusieurs happenings sur le thème de la violence qui déchire le pays. Des performances où on les voit littéralement flirter avec la mort.

Ahmed Diaa fait partie de ce collectif qui rassemble huit autres poètes, Kadhem Khanjar, Mazen Almaâmouri, Ali Taj Eddine, Ahmed Adnen, Ali Dharb, Abbas Hussein, Hassan Tahseen et Wissam Ali.


"Dans le champ de mines, je n’étais plus poète mais un martyr potentiel"

D’habitude, les poètes écrivent. Les poètes irakiens écrivent beaucoup sur les attentats, la mort. Mais pour nous, parler ne suffit plus. Pour dire l’indicible, nous avons senti qu’il fallait passer de l’écrit à l’action. Il fallait se frotter à la mort, et ne pas se contenter d’en parler.

Nous avons choisi les mines car le quart de toutes les mines terrestres au monde se trouvent sur le sol irakien. C’est hallucinant ! Mais la violence ici s’est tellement banalisée, on ne s’en rend pas compte.

Nous nous sommes donc rendus début avril dans un champ de mines, dans une région appelée Al-Kifl près de la ville d'Al-Hilla, dans la province de Babil.

Vidéo transmise par Ahmed Diaa et éditée par France24.


Quand je suis entré dans ce champ, j’ai d’abord été frappé de stupéfaction. La peur que je meure ou que je perde un bras m’a subitement envahi. Et je me suis dit : "Je ne suis plus poète, je suis un martyr potentiel."

Cette expérience était une fête étrange avec la mort. En évoluant dans ce champ, nous avons fait très attention. Nous avons marché avec beaucoup de précaution l’un dans les pas de l’autre, très lentement. Pour nous, cette démarche allait au-delà d’un acte suicidaire, parce que nous risquions non seulement de mourir mais aussi d’être mutilés à vie.

Avant de partir, nous n’avions rien dit à personne, car d’une part , il est interdit de pénétrer dans cette zone et, d’autre part, nous ne voulions pas alarmer nos proches. Et quand nous avons quitté ce lieu, nous étions surpris et heureux d’être toujours entiers.

"Quand la poésie jaillit des carcasses des voitures piégées"

Ce projet de poèmes contient en fait plusieurs volets. Nous l’avons lancé au mois de mars avec un happening au cimetière de Najaf, la plus grande nécropole du monde. Nous avons décidé de déclamer nos poèmes devant des tombes parce que la mort est la chose la plus commune, la plus partagée entre les humains. Personne ne peut la contourner. Chaque poète se retrouvait seul face à la caméra. Son seul public, c’était les morts. Les corps n’ont émis aucun son, ils se sont contentés d’écouter.

Les poètes déclamant leurs vers allongés devant des tombes du cimetière de Najaf. Photo Facebook.


En Irak, à la périphérie de chaque ville, il y a aussi un cimetière d’une autre sorte, où sont rassemblées les voitures qui ont explosé dans des attentats. Après notre expérience à Najaf, nous nous sommes donc rendus dans l’un de ces cimetières situé dans la région d'Al-Kifl, dans la province de Babil.

Nous cherchions une façon d’échanger avec les morts, de parler de ces âmes et dénoncer toute cette violence. Il y a quelque temps, un enfant est mort dans un attentat à la voiture piégée dans ma ville et je me rappelle qu’on a retrouvé sa tête trois jours plus tard sur le toit d’un immeuble. On sentait qu’il fallait rendre compte de ce type de réalité.

Vidéo éditée par france24.


En entrant dans ce cimetière, et en voyant tous ces débris de voitures, je me suis dit : "Et si j’étais dans cette voiture ? Et si c’était ma mère ? Mon ami ?". Nous nous sommes rendus discrètement dans ce cimetière. Les autorités y interdisent l’accès car les voitures contiennent encore des substances cancérigènes, comme le C4. Nous nous sommes mis torses nus et nous sommes rentrés dans ces carcasses de voiture, justement pour être en contact direct avec le cancer, avec la mort.

Les poètes, torses nus, dans le cimetière des voitures piégées. Photo Facebook.


Notre tout dernier happening, nous l’avons fait dans une ambulance la semaine dernière [24 avril].

Nous avons choisi de lire des poèmes dans l’ambulance parce que ce véhicule censé transporter les gens vers leur lieu de guérison est devenu un cercueil ambulant. Ailleurs, ces véhicules servent à transporter les malades ou les blessés. Mais ici, les ambulances ne transportent plus que les membres déchiquetés des gens déjà mort. En Irak, les ambulances sont devenues des corbillards. C’est ça notre malheur !

Un membre du collectif lisant un poème dans une ambulance. Photo Facebook.

Selon une étude de la revue scientifique américaine Plos Medecine, les attentats en Irak ont fait plus de 10 000 morts, en majorité des civils, depuis la fin de l’année 2011.