Les autorités israéliennes rembarquent les panneaux solaires à Khan el-Ahmar. Capture d'écran d'une vidéo tournée par l'ONG B'Tselem

Les habitants du village bédouin de Khan al-Ahmar en Cisjordanie n’auront pas profité de l’accès à l’électricité bien longtemps : quelques semaines après les avoir installés, ils se sont vus confisqués leurs panneaux solaires mercredi par les autorités israéliennes. Le nouvel épisode d’un conflit symbolique autour de ce village qu’Israël souhaite supprimer, au risque de compromettre un peu plus l’unité territoriale des Territoires palestiniens.

Mercredi, des employés de l’administration civile israélienne – qui gère l’implantation israélienne en Cisjordanie – escortés de policiers et de soldats se sont rendus à Khan al-Ahmar, village bédouin situé à quelques kilomètres de Jérusalem est. Ils ont retiré onze panneaux solaires, dont la plupart venaient d’être donnés et installés par l’ONG palestinienne Future for Palestine, afin de fournir un accès à l’électricité de quelques heures par jour à ce village déshérité.


Israël s’oppose de longue date à tout projet de construction ou de développement à Khan al-Ahmar, car ce village constitue la dernière présence palestinienne dans la zone E1 de Cisjordanie. Si elle ne s’étend que sur 12 km², cette zone est d’une importance stratégique et symbolique capitale pour l’Etat hébreu. Accolée à Jérusalem, elle relie le nord et le sud de la Cisjordanie. D’après de nombreux analystes et des ONG locales, Israël chercherait à expulser les derniers habitants palestiniens de Khan al-Ahmar pour relier la colonie juive de Ma’ale Adumim à Jérusalem. Couper la dernière liaison directe entre nord et sud de la Cisjordanie morcellerait encore un peu plus les territoires palestiniens déjà tachetés de colonies israéliennes, et compromettrait encore un peu plus la perspective de voir émerger un jour un Etat palestinien. Voir une carte de la zone E1 ici.

Peuple arabe semi-nomade présent depuis plusieurs siècles dans le désert de Néguev et sur l’actuel territoire d’Israël, les Bédouins vivent sur ce qui constitue depuis 1948 le territoire israélien et sont citoyens israéliens. Environ 150 000, ils représentent 12% de la population arabe du pays, et vivent principalement d’élevage et d’agriculture. La tension dans le village est vive, notamment depuis qu’en décembre 2012 Israël a entrepris la construction de 3 000 logements en zone E1, juste après la reconnaissance par l’ONU du statut d’Etat observateur à la Palestine. L’État hébreu empêche en outre tout projet de construction dans le village palestinien, motif qu’il a invoqué pour retirer les panneaux solaires.

"Israël a décidé qu’il était illégal de construire à Khan al-Ahmar, mais aucun Palestinien n’a été consulté"

Arik Ascherman est le président de Rabbis for Human Rights, une ONG de rabbins qui se bat notamment contre les démolitions d’habitations entreprises pour poursuivre la colonisation.

Mon ONG travaille depuis la fin des années 1990 avec les habitants de Khan al-Ahmar pour tenter de faire valoir leurs droits face à la colonisation israélienne. Ils nous ont contactés dès l’arrivée des camions venus pour démonter les panneaux solaires, et je me suis immédiatement rendu sur place. Au total, onze panneaux ont été démontés, dont l'un était là depuis plusieurs années et permettait de donner un minimum d’énergie à ce village déshérité. Les habitants n’ont pas cherché à résister.

J’ai pour ma part questionné les policiers et les officiels à plusieurs reprises, en leur demandant pourquoi ils enlevaient ces panneaux. Ils se sont bornés à me répondre la même chose : "c’est illégal de construire ici ". Mais qui écrit la loi ? J’ai essayé de leur expliquer que le critère d’illégalité avait été décidé par des Israéliens, qu’aucun Palestinien n’avait pu participer à cette décision. Et en retour, je leur ai demandé comment ils réagiraient si des personnes venaient leur dire qu’ils ne peuvent pas vivre là où ils habitent en vertu d’une décision à laquelle ils n’ont pas pris part. Mais je n‘ai évidemment pas eu de réponse. J’ai aussi tenté d’appeler le procureur de la région, mais comme par hasard, il n’était pas joignable à ce moment-là.

La dispute autour de Khan al-Ahmar dure depuis des années. Je pense que si Israël n’a pas encore purement et simplement fait déménager tous les habitants, c’est à cause des médias et qu’il y a une forte pression internationale sur ce sujet. Je ne sais pas combien de temps on pourra tenir, mais j’ai bon espoir que l’avocat des Bédouins fasse reconnaître que ce qui vient de se passer n’est pas juridiquement fondé, car selon lui, des panneaux solaires ne constituent pas une "construction "au sens du droit israélien. Ce serait déjà une petite victoire.

Les autorités israéliennes rembarquent les panneaux solaires. Photo : Rabbis for Human Rights.

Israël propose en contrepartie de relocaliser les habitants de Khan al-Ahmar à une dizaine de kilomètres de Jéricho, assurant qu’il s’agit "d’améliorer leurs conditions de vie en réglementant leurs habitations, et en leur donnant accès à des infrastructures correctes pour l'eau, l'électricité, les égouts et le système scolaire". Mais les habitants ne veulent pas en entendre parler.

"Le projet de relocalisation que propose Israël serait une vraie prison pour nous"

Abu Khamiss est un porte-parole des habitants de Khan al-Ahmar.

En tant que Palestinien, je ne peux pas accepter de quitter ce village. Si les habitants abandonnaient Khan al-Ahmar, ça compromettrait encore plus la réalisation future d’un État palestinien et cela réduirait à néant le processus de paix.

Par ailleurs, le projet de relocalisation que propose Israël serait une vraie prison pour nous. Nous serions entourés de colonies israéliennes, d’un check-point et de camps d’entraÎnements militaires. Nous n’aurions pas la place de poursuivre nos activités traditionnelles d’élevage. Ils prévoient en effet de regrouper plus de 10 000 Bédouins au même endroit !

Les autorités israéliennes rembarquent les panneaux solaires. photo : Rabbis for Human Rights.

C’est pourtant très frustrant de rester ici : nous n’avons pas accès à l’électricité, bien qu’à quelques dizaines de mètres du village passent des câbles qui alimentent Jéricho ou les colonies israéliennes voisines. Les panneaux solaires nous avaient permis pendant deux mois de profiter d’un accès à l’électricité. Nous avions du coup acheté plusieurs appareils pour améliorer notre vie : réfrigérateurs, téléviseurs, appareils pour faire notre lait caillé, quelques machines à laver… Nous en sommes désormais privés, c’est une nouvelle négation de nos droits.

Article écrit par Corentin Bainier (@cbainier), journaliste à France 24.