Pour dénoncer le harcèlement sexuel, une artiste afghane s’est promenée vêtue d’une armure en acier dans les rues de Kaboul. Une performance courageuse qui a bien failli tourner au lynchage. Témoignage…


Le harcèlement sexuel est un véritable fléau en Afghanistan. Le phénomène a pris une ampleur telle que le président Ashraf Ghani a demandé à son gouvernement, en octobre 2014, de mettre en place un plan pour lutter contre cette pratique, notamment dans les établissements scolaires.

Le porte-parole du gouvernement a annoncé récemment qu’une quarantaine de personnes étaient arrêtées tous les jours pour harcèlement. Ces individus sont toutefois rapidement remis en liberté car il n’existe pour l’instant aucune loi condamnant ces pratiques.

Article rédigé en collaboraton avec Ershad Alijani (@ErshadAlijani), journaliste à France 24. 

"Je vis désormais cachée chez des amis dans la banlieue de Kaboul"


Je subis pratiquement tous les jours des attouchements et des insultes dans les rues de Kaboul, depuis toute petite. En grandissant, la situation a encore empiré.

Je me disais qu’il fallait que je réagisse, que je me batte, que je réponde aux insultes que me lancent les hommes dans la rue. Et puis j’ai réalisé que ce n’était finalement pas tenable, car c’était usant. J’ai donc décidé de faire cette performance pour montrer aux hommes que leur comportement est indécent, pour leur faire comprendre le calvaire que vivent les femmes au quotidien.


J’ai fait ça il y a une semaine [vendredi 27 février]. Je me suis promené vers 18 heures dans Kote Sangi, le quartier le plus peuplé de Kaboul. Ça a duré 8 minutes.

J’ai l’habitude de traverser ce quartier tous les jours et toutes les femmes s’y font harceler.

Avant de commencer, je m’attendais à ce que je sois poursuivie par une foule hostile et j’ai prié pour ne pas me faire assassiner. Je ne me suis malheureusement pas trompée, des hommes ont vite commencé à me suivre et à m’insulter. Certains se sont même mis à me lancer des pierres.

Personne n’avait l’air de saisir le sens de cette action de protestation. En voyant la scène, un petit garçon s’est mis à crier, déçu : "Elle s’est couverte de fer pour que personne ne puisse la toucher !"

Seuls quelques amis et journalistes qui suivaient ma performance ont tenté de s’interposer quand la foule m’a prise à partie. Certains nous donnaient des coups de poing et des coups de pieds. Certaines amies qui m’accompagnaient m’ont dit qu’elles ont subi des attouchements.


"Une pratique dont raffolent certains hommes : pincer les femmes dans la rues"

Au début, je voulais marcher 10 minutes, mais au bout de 8 minutes je me suis précipitée dans un taxi. Des jeunes continuaient de donner des coups de poing dans la voiture qui a démarré en trombe.

L’une des pratiques dont raffolent certains hommes, c’est de pincer les femmes dans la rues. Ils nous pincent tellement fort qu’ils laissent des bleus. Ces individus sont issus de toutes les couches sociales : des illettrés, des étudiants, des riches, des pauvres.

Je pense que le règne des Taliban puis les 13 ans de guerre qui ont suivi ont détruit nos valeurs et notre culture. La montée de l’extrémisme et la violence ont généré des frustrations qui expliquent aujourd’hui ces comportements déviants.

Nous vivons dans une société patriarcale, où les femmes sont considérées comme des citoyennes de seconde zone. Quand on se plaint auprès des hommes, généralement ils nous disent que si une femme met le voile personne ne s’en prend à elle. Mais c’est évidemment faux parce que même les femmes en burqa sont victimes de harcèlement.


Le gouvernement ne fait rien et il n’existe aucune structure pour venir en aide aux victimes. Ils n’ont même pas de hotline. Les familles aussi sont responsables. Une femme qui subit ce genre d’abus n’ose même pas en parler à son père ou à sa mère, sinon c’est la honte et la disgrâce.

Les femmes doivent abattre le mur du silence, parler de ce problème autant que possible et faire pression sur les autorités pour qu’elles réagissent. Si je me tais, un jour ma fille sera aussi victime de harcèlement et sa fille aussi. Ma génération doit briser ce cycle infernal.

Après cette performance, des jeunes en colère sont venus me chercher chez moi. Heureusement, je n’y étais pas. Je ne me sens plus en sécurité. Je vis désormais cachée chez des amis dans la banlieue Kaboul.