Marche d'Adivasi, le 17 février. Photo de Jeet Singh Arya.

Un mouvement de protestation rassemblant plusieurs milliers d’Adivasi – les aborigènes de l'Inde – s’est constitué la semaine dernière, dans l’est du pays, à la suite de l’arrestation d’un villageois par la police. Une goutte d’eau ayant fait déborder le vase, dans une région où la population locale se sent harcelée par les autorités, qui la soupçonnent de soutenir les naxalites, un groupe rebelle maoïste.

Le mouvement de contestation s’est développé le 16 février, trois jours après l’arrestation brutale de dix personnes dans le village d’Hamirgarh, dans le Bastar (État du Chhattisgarh), soupçonnées d’être liées aux naxalites. Né dans les années 1960, à la suite d’une révolte paysanne, ce groupe s’oppose violemment au gouvernement dans plusieurs États indiens.

Toutes les personnes arrêtées ont rapidement été relâchées, à l’exception d’un cuisinier d’une école primaire, accusé d’être complice du meurtre d’un informateur de la police commis six mois plus tôt. Le 16 février, un millier d’Adivasi se sont donc rassemblés à l’extérieur du poste de police de Tongpal, une localité voisine, afin de réclamer sa libération, bloquant la route nationale pendant 17 heures. Il s’agit du deuxième mouvement de ce type depuis le début de l’année 2015.

Les Adivasi, en marche vers le poste de police de Tongpal, le 17 février. Photo de Jeet Singh Arya.

"Les gens ont d'abord protesté contre l'arrestation du cuisinier, puis leurs revendications se sont élargies"

Jeet Singh Arya travaille dans l’étude de marchés et le secteur du développement. La semaine dernière, il a assisté au mouvement de contestation adivasi dans le Bastar.

Initialement, les gens protestaient uniquement contre l’arrestation du cuisinier, qui se trouve d’ailleurs toujours en détention. Puis, dans la matinée du 17 février, il y a eu des échauffourées à Tongpal entre la police et les manifestants, qui ont été frappés avec des bâtons.
 
Frappée par la police, cette manifestante adivasi a été blessée au visage et aux jambes. Photo de Jeet Singh Arya.

Trois hommes ont été arrêtés, et tout le monde a été dispersé. Les gens ont alors laissé sur place presque toutes leurs affaires : vélos, ustensiles de cuisine, vêtements… Il y en avait partout ! Dans l’après-midi, ils se sont rassemblés à nouveau, afin de réclamer cette fois la libération des trois hommes arrêtés quelques heures plus tôt.

Dispersés par la police de Tongpal, le 17 février, les manifestants ont laissé sur place toutes leurs affaires en quittant les lieux. Photo de Jeet Singh Arya.

Le 19 février, les trois hommes ont été libérés. Ils ont raconté avoir été battus et torturés par la police. Une version démentie par le responsable du poste de police de Tongpal qui affirme qu’ils ont été blessés lors des échauffourées avec les forces de l’ordre.

Les trois hommes arrêtés le 17 février, à Tongpal, ont été relâchés deux jours plus tard. Des hématomes sont visibles dans leur dos, ce qui a provoqué la colère des Adivasi. Photo de Jeet Singh Arya.

"Les Adivasi dénoncent les arrestations arbitraires dans les villages"

Lorsque les trois hommes ont été libérés, puis transférés à l’hôpital en raison de leurs blessures, les manifestants ont exigé que les policiers les ayant maltraités soient poursuivis. Leurs revendications se sont donc élargies au fur et à mesure. Ils ont également dénoncé les arrestations arbitraires dans les villages de la zone, comme celles survenues le 15 février à Hamirgarh.

Le mouvement a pris de l’ampleur au fil des jours, rassemblant plus de 5000 personnes originaires de plusieurs villages. Les gens venaient avec de la nourriture et des ustensiles de cuisine pour pouvoir rester mobilisés durant plusieurs jours. Après la libération des trois hommes, ils ont entamé une marche vers Sukma, à une cinquantaine de kilomètres de Tongpal. En étant unis, ils pensaient pouvoir faire pression sur les autorités pour que leurs revendications soient entendues.



Le mouvement de protestation des Adivasi a pris de l'ampleur au fil des jours. Photo prise le 22 février par Rohit Singh Arya.

"La population locale se sent harcelée par la police et l’armée"

Dans la région de Bastar, la police et l’armée recherchent les gens soupçonnés d’avoir des liens avec les naxalites. Elles rentrent dans les maisons, arrêtent des innocents tous les jours… D’où le ressentiment de la population locale, qui se sent harcelée.

En 2005, un mouvement tribal anti-naxalite – appelé Salwa Judum – a été lancé par un homme originaire de la zone. Mais il a ensuite été détourné par les autorités locales, qui l'ont transformé en milice dans le cadre de leur lutte contre-insurrectionnelle. [Coupable de violations des droits de l’Homme, Salwa Judum a ensuite été dissous par la Cour suprême en juillet 2011, NDLR.]
 
"Les forces de sécurité gouvernementales sont de plus en plus présentes dans la zone"

Il faut savoir que les forces de sécurité gouvernementales sont de plus en plus présentes dans la zone. [En 2009, le gouvernement a lancé l’opération "Traque verte", déployant des dizaines de milliers de policiers et paramilitaires afin d’éradiquer l’insurrection maoïste, NDLR.] Les affrontements entre les forces de sécurité et la guérilla font des centaines de morts chaque année, notamment parmi les civils.

En fait, les Adivasi sont pris en étau entre les naxalites et les forces gouvernementales… Mais ils se sentent plus proches des naxalites, dans la mesure où les membres de cette guérilla leur ressemblent. Les Adivasi sont marginalisés sur le plan économique et social, et dépossédés de leurs terres [par de grandes sociétés minières qui s’implantent dans la région, NDLR.] C’est pourquoi certains d’entre eux rejoignent parfois les naxalites.


Lundi, les manifestants adivasi sont finalement retournés chez eux. "La police du district a déclaré qu’elle se donnait 15 jours pour prendre des mesures contre les policiers ayant battu les trois hommes arrêtés le 17 février", indique Malini Subramaniam, une journaliste locale. "Ils ont prévu de se mobiliser à nouveau si aucune mesure n’est prise d’ici 15 jours", précise-t-elle.


Cet article a été rédigé en collaboration avec Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à France 24.