À la recherche des disparus dans les fosses communes proches d'Iguala, le 24 octobre 2014. Photo publiée sur la page Facebook du Front igualtèque pour la dignité.

Exaspérés par le manque d’efficacité des autorités mexicaines, les habitants d’Iguala, dans l’État du Guerrero, effectuent eux-mêmes des fouilles dans des fosses communes clandestines, afin de rechercher les corps des centaines de personnes ayant disparu de la zone ces dernières années. Une région contrôlée par le crime organisé, rendant ces recherches extrêmement dangereuses.

Leurs recherches ont commencé après la disparition des 43 étudiants de l’École normale rurale Raúl Isidro Burgos d'Ayotzinapa, à Iguala, le 26 septembre dernier. Le but ? Retrouver ces étudiants, mais également les corps des autres disparus.

Depuis cette date, seuls les restes d’un des étudiants ont été formellement identifiés. Le 27 janvier dernier, le ministre de la Justice a pourtant affirmé qu’ils avaient été assassinés par le crime organisé. Une version néanmoins contestée par des experts légistes argentins – missionnés par les familles des étudiants disparus – ayant relevé des insuffisances et des irrégularités dans l'enquête officielle.

Fouilles réalisées le 24 octobre 2014. Vidéo publiée sur la page Facebook du
Front igualtèque pour la dignité.

"On a retrouvé des objets appartenant à des personnes disparues, à 20 centimètres de profondeur seulement"

Fernando Velazquez (pseudonyme) est membre du Front igualtèque pour la dignité, un collectif de citoyens d’Iguala créé après la disparition des 43 étudiants pour demander au gouvernement d’élucider cette affaire.

Avant la disparition des 43 étudiants, les habitants n’avaient encore jamais effectué de recherches eux-mêmes dans les fosses communes près d’Iguala. Il y en a des dizaines au moins dans la zone, où des centaines de personnes ont disparu ces cinq dernières années.

Fouilles réalisées le 24 octobre 2014. Vidéo publiée sur la page Facebook du
Front igualtèque pour la dignité.

Le 24 octobre dernier, on est allés faire des fouilles dans des fosses communes signalées par des habitants, sur une colline proche d’Iguala. Ce jour-là, c’est l’Union des peuples et des organisations de l’État du Guerrero (UPOEG), un groupe d’autodéfense, qui a mené les recherches, avec l’aide d’habitants d’Iguala. Il y avait également des membres d’organismes de défense des droits de l’Homme, comme la Commission nationale des droits de l’Homme. On était nombreux, environ 40 à 50 personnes. On pensait que des policiers surveillaient la zone, mais pas du tout. On a aperçu des membres du crime organisé, mais seulement de loin.

On a retrouvé des biens appartenant à des personnes disparues, comme un portefeuille avec une carte à l’intérieur. Elle était un peu brûlée, mais le nom de son propriétaire, Santiago, était quand même lisible [son nom a été changé, NDLR]. On a alors publié son nom sur notre page Facebook, et des membres de sa famille nous ont contactés le jour suivant. Santiago avait disparu en septembre 2013.

Le 24 octobre 2014, un portefeuille avec une carte a été retrouvé lors des fouilles effectuées près d'Iguala. Photo publiée sur la page Facebook du Front igualtèque pour la dignité.

On a aussi retrouvé des bracelets en plastique. On a publié les photos sur Facebook, et là encore, des familles ont reconnu ces objets. On a retrouvé tous ces objets à environ 20 centimètres de profondeur seulement. On a également localisé d’autres fosses communes ce jour-là.

Bracelets retrouvés lors des fouilles du 24 octobre 2014. Photo publiée sur la page Facebook du Front Igualtèque pour la Dignité.

Peu après la disparition des 43 étudiants, l'UPOEG a mené des fouilles dans les fosses communes pendant un mois environ, afin de les retrouver. Ensuite, le Comité des familles des victimes de disparition forcée, qui regroupe des habitants d’Iguala, a pris le relais, afin de rechercher les autres disparus.

"On trouve souvent des cordes sur place"

Le 13 février, je suis retourné à l'endroit où on était allés le 24 octobre, avec la famille de Santiago. Elle voulait savoir où les objets lui appartenant avaient été localisés précisément, pour réaliser des tests ADN sur les restes humains trouvés à côté. Elle souhaite vérifier qu'il s'agit bien de lui, afin de porter plainte auprès du Procureur général de la République par la suite.

La veille, d’autres fosses communes avec des restes humains avaient été localisées dans la même zone. Les autorités avaient décidé d’y mener des fouilles, ce qu’elles ne font pas systématiquement. Sur place, il y avait donc déjà des experts scientifiques, en train d'exhumer les restes, des membres du bureau du Procureur général de la République, des gens du Comité des familles des victimes de disparition forcée, des militaires qui surveillaient les lieux… On a donc pu se rendre sur place sans peur d’y rencontrer des criminels.

Fouilles effectuées le 13 février 2015. Vidéo publiée sur la page Facebook du
Front igualtèque pour la dignité.

On a trouvé d’autres objets à proximité qui laissaient à penser qu'il y avait eu un "campement" récemment, probablement de membres d'un groupe criminel. C’est un endroit où on trouve aussi souvent des cordes, ce qui fait penser que les victimes sont emmenées sur place attachées, avant d'être tuées et enterrées.

"Des personnes armées montent la garde près des fosses communes, et il ne s’agit clairement pas de policiers"

Souvent, les familles n'osent pas rechercher leurs proches disparus elles-mêmes, en raison des menaces et des assassinats commis par les organisations criminelles. [Le 13 février, Norma Angélica Bruno Román, membre du Comité des familles des victimes de disparition forcée, a ainsi été assassinée par deux hommes à Iguala, NDLR.] Quand on s'approche des zones où il y a des fosses communes, on voit souvent des personnes armées montant la garde, et il ne s'agit clairement pas de policiers...

"Les familles n’ont pas confiance dans les autorités locales, en raison de leurs liens avec le crime organisé"

Les familles ne portent souvent même pas plainte quand leurs proches disparaissent, car elles n’ont pas confiance dans les autorités locales, en raison de la collusion existant entre elles et le crime organisé. Au Mexique, et à Iguala en particulier, la justice n'est pas appliquée.

Par exemple, Arturo Hernández Cardona, un dirigeant d'une organisation sociale locale, critique de la municipalité d'Iguala, a été enlevé puis assassiné en 2013, mais la justice n'a jamais été rendue. [Selon un témoin, le maire d'Iguala de l'époque en personne, José Luis Abarca Velázquez, l'aurait tué, NDLR]. Peu après la disparition des 43 étudiants, le maire d’Iguala a été arrêté, mais l’équipe municipale est restée la même. Et elle nie l'existence de problèmes de violence dans la zone…

Au Mexique, 4000 cadavres environ ont été retrouvés dans les 400 fosses communes mises au jour ces huit dernières années.


Cet article a été rédigé en collaboration avec Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à France 24.