Capture d'écran postée mercredi sur YouTube par les activistes de l'EI montrant le retour de membres de la tribu de Chaïtat dans leurs villages.

Les corps de 230 personnes ont été découverts, mercredi 19 décembre, dans la province de Deir Ezzor, dans l'est de la Syrie. Les victimes sont des membres de la tribu sunnite des Chaïtat. L’organisation de l’État islamique (EI) était en conflit avec cette tribu qui refusait de lui prêter allégeance, notamment pour protéger ses intérêts économiques.

La tribu des Chaïtat (entre 70 000 et 150 000 personnes) est répartie sur trois villages de Syrie : Gharanij, Abou Hamam et Kashkiyé.

Carte de la zone où le charnier a été décourvert.

En août 2014, ils ont été chassés de leurs villages à la suite de violents combats avec l’organisation de l’État islamique. Ces derniers avaient alors annoncé avoir exécuté des dizaines des membres de la tribu. Sur les réseaux sociaux, ils avaient posté plusieurs photos de ces tueries, où près de 700 personnes auraient trouvé la mort. Selon certaines sources, parmi les victimes, seule une centaine étaient des combattants armés, le reste étant constitué de civils, dont des femmes et des enfants.

Après d’âpres négociations avec les leaders de la tribu, l’organisation jihadiste a autorisé récemment le retour de milliers de membres de la tribu dans leurs villages, mais sous certaines conditions. Ils ont notamment dû remettre leurs armes à l’organisation et s’engager à ne pas tenir de rassemblement et à respecter un couvre-feu.

C’est au lendemain de leur retour, mercredi 17 décembre, que des membres de la tribu originaire du village de Kashkiyé ont découvert ce charnier. Les membres de la campagne "Deir Ezzor est massacré en silence", hostiles à l’organisation jihadiste, ont dépêché l’un de leurs activistes sur place pour filmer.

Attention, cette image peut choquer.

ِCapture d'écran d'une vidéo de la campagne "Deir Ezzor est massacré en silence", montrant le charnier.

"Les cadavres n’étaient pas enterrés et certains avaient la tête coupée"

Abou Ahmad est membre de "Deir Ezzor est massacrée en silence".

Le charnier a été découvert près du village de Kashkiyé. Notre activiste s’est rendu sur les lieux et a filmé discrètement la fosse commune. Nous avons supprimé le son de sa voix afin qu’il ne soit pas identifié par l’organisation de l’EI. Il a également pris près de 200 photos dans l’espoir qu’on puisse établir l’identité des victimes. Nous avons pour l’instant identifié seulement une dizaine d’entre elles.

Si 230 cadavres ont été découverts à ce jour, les recherches se poursuivent et il se peut malheureusement qu’il y en ait davantage. Les cadavres n’étaient pas enterrés mais simplement laissés par terre. Et certains avaient la tête coupée.

Pour laisser revenir dans leur village les membres de la tribu, l’EI a exigé de chaque chef de famille qu’il lui remettre une arme. Certaines personnes, qui ne possédaient pas d’arme à feu, ont même dû en acheter une pour pouvoir rentrer chez eux. Les habitants de Kashkiyé, par exemple, ont remis à eux seuls près 4 500 fusils aux jihadistes.

Photo postée récemment sur Twitter montrant les fusils remis par les membres de la tribu à l’organisation jihadiste.


À ce jour, les habitants de Gharanij et Kashkiyé sont rentrés chez eux. Mais ceux d’Abou Hamam ne sont pas encore autorisés à le faire.

Un média proche de l’EI a filmé le retour des habitants de Gharanij le 26 novembre 2014. Images de propagande.


Retour des habitants de Kashkiyé, mardi 16 décembre. Images de propagande.

État islamique, Chaïtat : une guerre pour le pétrole

Ce massacre illustre les rapports complexes entre l’EI et les tribus syriennes dans les territoires que le groupe contrôle, notamment à Deir Ezzor. Après plusieurs semaines de combats, l’organisation de l’État islamique est parvenue en juin 2014 à mettre en déroute les groupes islamistes Jabhat al-Nosra et le Front islamique, qui contrôlaient en grande partie la zone.

Plusieurs tribus locales, dont celles de Chouheil et Aachara, comptaient alors de nombreux membres dans les rangs de ces groupes islamistes rivaux de l’EI. Après la victoire de l’EI, certains combattants de ces tribus ont changé d’allégeance et se sont rangés du côté des vainqueurs. Mais la plupart des membres de la tribu Chaïtat ont refusé de rejoindre l’EI. Et ce en partie pour protéger leurs intérêts économiques. La tribu souhaitait notamment conserver certains gisements de pétrole, dont celui d’"al-Omr", l’un des plus importants de la région, qui était entre leurs mains et qui est depuis tombé sous le contrôle de l’EI.

Ainsi en août 2014, la tribu Chaïtat a déclaré se "révolter" contre l’EI, n’hésitant pas à demander de l’aide et des armes au régime syrien qu’elle avait pourtant combattu depuis le début du conflit. De violents combats ont alors éclaté entre ses combattants et les jihadistes. Mais l’EI a rapidement pris le dessus. C’est à ce moment qu’ont été tuées les personnes dont les cadavres viennent d’être retrouvés. Après cette défaite, une partie des membres de la tribu Chaïtat aurait aujourd’hui rejoint les rangs d’une milice qui combat les jihadistes aux côtés des forces de Bachar al-Assad.

Des activistes proches de l'EI posté sur Twitter une photo montrant des combattants de la tribu de Chaïtat avec des memebres d'un milice pro-Bachar.


L’organisation jihadiste n’a apparemment aucun scrupule à massacrer massivement les membres de tribus qui lui sont hostiles, et ce même s’ils sont sunnites.

Début novembre 2014, les jihadistes ont exécuté 200 membres d'une tribu d'Albounimer qui lui est hostile, dans la province d'Al-Anbar (ouest), dont des femmes et des enfants. À l'est, dans la province de Salaheddine, des jihadistes ont également enlevé des dizaines de membres de la tribu Joubour, qui a récemment pris les armes contre eux, selon un chef tribal cité par l’agence Reuters.

Contacté par France 24, un combattant de l’EI à Deir-Ezzor, tout en reconnaissant avoir participé à l’exécution de dizaines de membre des Chaïtat, a nié que les 230 cadavres qui viennent d’être découverts soient des victimes de son organisation. Il affirme qu’il s’agit d’un règlement de comptes entre les membres des Chaïtat, expliquant que des tensions internes déchirent depuis plusieurs années cette tribu. Une version qui n’a pas pu être corroborée.