"Nous sommes des reines, respectez nous" peut on lire sur la pancarte de la campagne #sexoeasnegasnãomerepresenta. Capture d’écran de la vidéo ci-dessous.

"Sexo e as Negas", l'équivalent brésilien de "Sex and the City ", met en scène un groupe de copines afro-brésiliennes. Mais si la série américaine a fait de la liberté sexuelle de la gente féminine un thème emblématique, cette nouvelle variante dépeint les femmes noires à grands renforts de stéréotypes racistes estiment nos Observatrices. Des idées reçues qu’elle combattent.

La série "Sexo e as Negas" est diffusée sur Globo, l’une des plus grandes chaînes de télévision au Brésil. Le mot "nega" est un terme familier largement employé dans le pays, pour désigner les femmes noires, bien qu’il puisse avoir une connotation péjorative.

Dans la bande annonce de la série, gros plans et danses sexuelles mettent en valeur les formes des quatre actrices. Un choix que contestent beaucoup d’Afro-Brésiliennes.

Choquées par les clichés que diffuserait la série, des afro-brésiliennes ont organisé à travers le pays des manifestations pour demander sa suppression. Beaucoup estiment que l’auteur de la série, Miguel Fallabella, un brésilien blanc, est raciste.

Des femmes afro-brésiliennes posent pour la campagne #sexoeasnegasnãomerepresenta pour demander le boycott de la série (photo Facebook du boycott national de la série "Sexo e as Negas").

Sur les réseaux sociaux, ce sont les femmes de "Blogueiras Negras" (les bloggeuses noires) qui ont pris la tête de cette contestation. Pour diffuser leur message, elles utilisent plusieurs hashtags sur les réseaux sociaux comme #AsNegasReal (les vraies noires) ou #sexoeasnegasnaomerepresenta (la série "Sexo e as negas" ne me représente pas).


Sur l’affiche qui annonce une manifestation est écrit "Tais-toi Falabella" ou encore "Je ne suis pas ta négresse". Image publiée sur Facebook.

"Une expression brésilienne dit 'On se marie avec les femmes blanches, on couche avec les Métisses et on fait travailler les Noires'"

Larissa Santiago est bloggeuse pour Blogueiras Negras.

Le problème est que le nom de la série utilise l’expression "nega" qui est généralement utilisée comme un terme raciste. Dans le cas précis de ce titre, les "nègresses "sont directement associées au sexe. Au Brésil, il y a deux expressions très connues à propos des femmes noires et du sexe. La première est : "On se marie avec les femmes blanches, on couche avec les Métisses et on fait travailler les Noires". Cette expression puise ses origines au temps de l’esclavage où le rôle de chaque femme était défini selon la couleur de sa peau. La seconde est “não sou tuas nega”["Je ne suis pas ta "nega", phrase dont le sens est comparable à "je ne suis pas ton esclave"]. C'est une façon de relèguer la femme noire en bas de l’échelle sociale.

Des activistes manifestent à Bahia au Brésil.

La mise en scène n’est pas la même que dans la série américaine "Sex and the city" : les quatre actrices noires – les amies Zulma, Tilde, Lia et Soraia – ne narrent pas elles mêmes leurs propres histoires. Au contraire, c’est une femme blanche qui les observe, Jesuina qui en est la narratrice. De plus, la série distingue clairement "l’amour romantique" et "le sexe". Le premier est l’apanage des femmes blanches alors que le second est la "destinée" des femmes noires.

Des flyers collés sur les murs de Bahia au Brésil.

Les exemples de racisme et de violences envers les Brésiliennes noires sont légion dans notre pays. Nayara Justino, qui a été élue l’année dernière Globeleza [un concours de beauté organisé par la chaine Globo, NDLR] a été la cible de messages racistes sur les réseaux sociaux [la famille de la jeune femme a affirmé qu’elle était devenue dépressive à la suite de ces attaques, NDLR]

"À la télévision, les Noires sont soit femmes de ménage soit danseuses de Carnaval. Cette série a voulu combiner les deux"

Charo Nunges est elle aussi bloggeuse pour Blogueiras Negras.
 
Les telenovelas [séries en Amérique latine, NDLR] à la télévision brésilienne renforcent les stéréotypes. Dedans, 90 % des personnages, voire parfois plus, sont blancs.

Les femmes noires n’ont que deux types de rôles dans ces programmes : soit elles sont femmes de ménage, soit danseuses de Carnaval. "Sexo e as negas" a voulu combiner les deux rôles, parce que les actrices sont toujours dans une position de soumission vis-à-vis de leur hiérarchie blanche, et leur autre passe-temps est la recherche du plaisir sexuel.

Certaines activistes font des petites vidéos où elles se disent qui elles sont réellement, plutôt que d’accepter les stéréotypes de la série. Vidéo publiée sur YouTube par Em alto e bom tom.
 
"Dans cette série, la violence psychologique est considérée comme l’ordre naturel des choses"

Les femmes de la série se retrouvent fréquemment dans des situations de violence psychologique, mais elles ne réagissent jamais. Beaucoup de scènes laissent penser que la violence est considérée comme l’ordre naturel des choses, à l’image de ce que beaucoup de gens pensent. Dans le dernier épisode, une femme noire est harcelée par son chef. Elle ne lui répond rien, à part un sourire timide. Ce portait n'est pas réaliste et crée une représentation péjorative de la femme noire.

Des activistes marchent dans les rues de Bahia. Sur l’affiche, on peut lire "Déprogrammation ou racisme : assumez ou contrôlez ; Dehors les racistes de Globo".

Miguel Falabella, le producteur et auteur de la série, a nié en bloc les accusations de racisme dont il est la cible, expliquant même que l’idée du programme était venue de l'une de ses amies noires. Sur sa page Facebook, il a répondu aux critiques en écrivant notamment "Je ne vois pas où je dévalorise quiconque dans cette série : ces femmes sont noires et pauvres, mais pleines de fantaisie et d’amour".

La bloggeuse Larissa Santiago a souhaité réagir à la réponse de Falabella :

Le ton qu’il utilise sur son post Facebook est affligeant, à la fois raciste et chauvin. Il désigne l’ensemble de la communauté des femmes noires en colère contre lui comme des "Capitão do mato" [littéralement les "capitaines de brousse", nom donné aux fonctionnaires au XIXe siècle dont la charge principale était de capturer les esclaves fugitifs ; dans son post Facebook, Falabella se dit "chassé" par les femmes noires, NDLR]. Selon lui, la fureur des femmes noires engendrée par sa série serait une forme de censure.

Le Brésil est perçu dans le monde comme une nation métissée, tolérante et ouverte. Mais le racisme est pourtant très présent au sein de la société brésilienne. Alors que 51 % des Brésiliens sont noirs ou métisses, ils ne disposent pas du pouvoir économique : selon le think-tank gouvernemental Ipea, les Brésiliens blancs gagnent en moyenne le double du salaire d’un Brésilien noir ou métis. Les femmes brésiliennes sont celles qui ont les salaires les plus bas de tous les groupes sociaux confondus : en moyenne 327 dollars (258 euros) par mois pour une femme noire contre 576 dollars (455 euros) pour une femme blanche.


Le hashtag est repris par plusieurs personnes dans différents endroits du Brésil. Ici sur un mur de Bahia.


Cet article a été écrit en collaboration avec Brenna Daldorph (@brennad87), journaliste à FRANCE 24.