Capture d'écran d'une photo postée sur la page Facebook d'un médecin kurde à Kobané.

Près d’un mois après le début de l’offensive de l’organisation de l’État islamique (EI) sur Kobané, les combats continuent entre les milices kurdes et le groupe jihadiste qui tente de s’emparer de la ville. Notre Observateur, médecin kurde dans l’unique hôpital de campagne de la ville, soigne comme il peut les civils et les combattants, à quelques encablures du front.

Depuis le 16 septembre, date du début de l'offensive jihadiste sur cette enclave kurde à la frontière avec la Turquie, près de 600 personnes ont péri, en majorité des combattants, selon l'Observatoire syrien des droits de l’Homme. Par ailleurs, au moins 300 000 habitants ont fui la ville, dont plus de 200 000 sont actuellement réfugiés en Turquie.

Plusieurs sources indiquent que les combattants de l’organisation de l’EI tiennent environ 50 % de Kobané, les Kurdes ne contrôlant plus que des quartiers de l'ouest de la ville, un quartier nord et une partie du centre-ville.

"Chaque semaine, on déménage l’hôpital de campagne"

Mohamed Arif est médecin généraliste. Il s’est porté volontaire pour soigner les blessés à l’hôpital de campagne de Kobané.

On travaille dans des conditions très difficiles, car on est proches des zones de combats. On a aménagé l’hôpital dans une maison pour éviter d’être repéré par les jihadistes. Et chaque semaine environ, on le déménage dans une autre maison par crainte qu’ils ne réussissent à nous localiser. On reste donc très prudents pour éviter d’être repérés. D’ailleurs, si je poste des photos de nos interventions, je m’efforce toujours de ne pas photographier de l’extérieur, de peur que les lieux ne soient reconnaissables.

Environs 5 000 civils ont choisi de rester à Kobané malgré les combats. Ils restent cloitrés dans des sous-sols et ne s’aventurent à l’extérieur que très rarement, notamment pour chercher des vivres ou pour venir consulter ici, à l’hôpital.

Des civils reçoivent des soins à l’hôpital. Photo publiée sur la page Facebook de Mohamed Arif.


"J’ai fait une transfusion directement de mon bras à un patient"

Avant que les combats ne commencent, on a récupéré les médicaments qui se trouvaient à l’hôpital de Kobané et on les a entreposés dans un endroit sûr. Ils constituent actuellement l’essentiel de notre stock. Notre équipement est rudimentaire. Par exemple, on ne dispose pas de banque de sang. Mardi, on a reçu un combattant blessé qui saignait beaucoup. Il lui fallait une transfusion d’urgence. Parmi les médecins et soignants qui se trouvent dans cet hôpital, j’étais le seul à avoir le même rhésus que lui, le O+. J'ai donc pratiqué une transfusion directement de mon bras. On peut dire qu’il a eu beaucoup de la chance, car sans cela il serait probablement mort actuellement…

Ces habitants sont venus à l'hôpital chercher des médicaments...et du pain. 

On est une petite équipe constituée de moins de 10 soignants et la capacité d’accueil de l’hôpital est très limitée, avec trois chambres abritant chacune deux lits. Parfois on reçoit seulement quatre ou cinq blessés par jour. Mais certains jours, on est clairement débordés. Il arrive que plus de 20 blessés nous arrivent d’un coup, par exemple quand un groupe de combattants a été atteint par un obus. Ce mardi, nous avons reçu 8 blessés en l’espace de 15 minutes, dont trois dans un état grave.

Les blessés graves sont transportés dans ces ambulances à la frontière turque.

Nous n’avons pas les moyens de pratiquer des interventions lourdes. Pour laisser de la place, nous n’admettons jamais un blessé plus de 12 heures. Les blessés légers quittent l’hôpital rapidement et reviennent par la suite pour un suivi de routine ou un changement de bandage. Quant aux blessés graves, ils sont évacués dans des hôpitaux en Turquie. Les autorités acceptent de laisser passer les combattants kurdes pour se faire soigner, mais bien souvent elles les laissent attendre parfois une journée au poste-frontière. Une attente qui peut s’avérer fatale.

"Les civils qui viennent consulter nous demandent à manger"
 
Aux premiers jours des combats, les autorités permettaient aux ONG humanitaires, comme le Croissant rouge turc, de se rendre à Kobané, notamment pour soigner les blessés. Mais depuis la première semaine d’octobre, le contrôle aux frontières est devenu très strict. Et nous n’avons plus reçu d’aide humanitaire, exceptée celle d’une ONG kurde qui a réussi à faire entrer un stock de vivres qu’elle a distribué aux civils en début de semaine.
 
L'ONG kurde Bahar est l'une des rares à être parvenue à acheminer des vivres à Kobané. 

Mais cela est loin d’être suffisant. Les civils qui viennent consulter nous disent qu’ils n’ont rien à manger et nous demandent souvent de la nourriture. Nous leur donnons ce que nous pouvons, du pain et des boîtes de conserve. Il y a également une pénurie de lait pour les enfants. Il faut que les autorités turques ouvrent les portes aux organisations humanitaires, sinon nous ne pourrons pas tenir longtemps.
 
Le staff médical en pause café.