Sur cette photo de mauvaise qualité, un combattant de l’organisation de l’État islamique (EI) apparaît avec un tatouage "United states army". Un cliché qui a fait couler beaucoup d’encre sur Internet. Sauf qu’il s’agit d’un photomontage. Et cette manipulation n’est qu’un exemple des nombreuses tentatives de désinformation visant à  prouver que l'EI a été créée de toutes pièces par les États-Unis.

Nombreux sont les analystes qui jugent que l’expansion de l’organisation jihadiste de l’État islamique est un des résultats de la politique américaine de ces dernières décennies en Irak et en Syrie. Mais sur les réseaux sociaux, des internautes adeptes de la théorie du complot vont beaucoup loin.

 
Une photo Reuters photoshopée


L’image ci-dessous, qui a récemment circulé sur Internet, en est un exemple. Difficile de savoir où elle a été postée à l’origine, mais notre équipe l’a notamment retrouvée sur le compte Facebook d’un habitant de l’État américain de l’Ohio avec le commentaire suivant : "Ne voyez-vous rien d’intéressant sur ce terroriste de l’État islamique en Syrie ?". Le tatouage sur le bras du combattant est grossi via un zoom révélant  l’inscription "Armée des États-Unis" autour d’une tête de mort avec un béret. Dans les commentaires, plusieurs internautes sont formels : c'est la preuve que l’homme en question appartient aux bérets verts, une force spéciale américaine.


La photo manipulée publiée sur les réseaux sociaux.

 
Un autre internaute relève pourtant que cette photo existe aussi sur le Net sans aucune trace du tatouage. Une photo qui est notamment dans un article du Business Insider. Elle a été diffusée par l’agence de presse britannique. La photo originale a donc vraisemblablement été dégradée et photoshopée pour laisser entendre que certains des combattants de l’organisation de l'État islamique sont des soldats américains.


La photo originale diffusée par Reuters.



John Mc Cain présenté comme un allié de l’organisation de l’État islamique


Cette rhétorique tentant de prouver l’implication directe des États-Unis dans la création de l’organisation jihadiste qui sévit en Irak et en Syrie est florissante sur les réseaux. En témoigne cet autre exemple présenté sur certains sites comme une photo de John Mc Cain posant avec des membres de l’EI, dont le calife autoproclamé Abubakr al-Baghdadi. Une rumeur qui remonte à 2013, mais qui continue de circuler sur les réseaux.



Montage prétendant que John Mc Cain a rencontré Bagdagi diffusé sur le site Hands Off Syria.

Et c’est cette même photographie que Thierry Meyssan, adepte des théories du complot pour qui le 11 septembre a été orchestré par les États-Unis, a présenté récemment  comme preuve que les États-Unis sont le "donneur d’ordres de l’émirat islamique [EI, NDLR]", lors d'une interview.

Mais la réalité du contexte de ces photos est tout autre. Elles ont été prises lors du voyage du sénateur américain en Syrie en mai 2013, où il était allé défendre l’idée d’armer des rebelles syriens.  Il avait alors rencontré à Azaz, en Syrie, des combattants de la faction de l’Armée syrienne libre (ASL) "Tempête du nord", présentée par les spécialistes comme une brigade laïque pro-occidentale. Difficile donc d’imaginer Baghdadi dans les rangs de cette brigade sachant que les principaux ennemis de ces combattants syriens étaient à l’époque les jihadistes de l’État islamique en Irak et au Levant, devenue l'organisation de l’État islamique.



Par ailleurs, l’homme encerclé en rouge et présenté comme Baghdadi sur ces images n’est autre qu’un combattant de la brigade "Tempête du nord". À l’époque, une télévision libanaise, qui faisait un reportage sur la visite de John Mc Cain, l’avait même identifié comme un dénommé Abou Youssef.



Des propos d’Hillary Clinton manipulés


Un autre exemple récent est la circulation de la rumeur selon laquelle Hillary Clinton avait reconnu dans son livre "Le temps des décisions" que les États-Unis étaient à l’origine de la création de l’EI. Cette rumeur, qui a largement circulé, notamment au Liban, est en fait une extrapolation des propos de la secrétaire d’État qui avait expliqué que l’échec des Américains à aider les rebelles syriens avait conduit à l’expansion de l’EI.

 
Une désinformation alimentée par l’Iran


Tout comme l’interview de Thierry Meyssan a été relayée par une radio iranienne francophone, à la source de cette rhétorique "complotiste" on retrouve régulièrement des médias proches des conservateurs iraniens ou de leurs alliés, le Hezbollah libanais. Ces mêmes sources qui ont lancé la rumeur selon laquelle Edward Snowden avait affirmé que Bagdadhi était juif et avait été formé par le Mossad, mais qu’aucun document n’est venu appuyer.

Et en Iran, ces accusations viennent parfois de très haut. Le guide suprême Ali Khamenei a plusieurs fois insinué, via son compte Twitter non officiel, que derrière les actions de ceux qu’ils appellent les "takfiris", mot qui désigne pour lui les salafistes et notamment ceux de l’EI, il fallait voir la main cachée des renseignements occidentaux. Et de conclure son tweet par #CIA.



Billet écrit par Ségolène Malterre, journaliste à France 24.