Captue d'écran d'une vidéo filmée lundi 29 septembre par un jeune syrien à Raqqa.

Malgré les risques, un jeune activiste de Raqqa, une ville syrienne contrôlée par l’organisation de l’État islamique, filme depuis plus d’une semaine sa ville avec son téléphone portable. Voici ses images et son témoignage…



"Les jihadistes se font plus discrets depuis les frappes"

Abou Warid al-Raqqawi gère la page Facebook "Raqqa est égorgée en silence".

Depuis le début des frappes [de la coalition internationale] sur Raqqa, beaucoup de combattants de l’organisation de l’EI se sont réfugiés dans les écoles situées dans les zones habitées. Cela leur permet d’utiliser les civils comme boucliers humains. Dans ces écoles, ils ont entreposé des vivres et des équipements.

Depuis le début de l’intervention, environ une centaine de combattants jihadistes sont partis à Kobane pour participer au siège contre les Kurdes. D’autres sont partis avec leurs familles dans des bus en direction de Deir Ezzor à l’Est, pour ensuite passer en Irak. D’autres encore ont trouvé refuge dans le village kurde d’In Issa, au Nord. Ceux qui restent en ville se font maintenant plus discrets.

Beaucoup d’habitants de Raqqa ont fui vers des villages de la région et vers la Turquie. Ceux qui sont restés sont cloîtrés chez eux. Ils ne sortent que pendant la matinée pour acheter des produits de première nécessité, comme du pain. Les rues sont aujourd’hui pratiquement désertes. Avant, les jihadistes patrouillaient tout le temps et obligeaient notamment les commerçant à aller à la mosquée à l’heure de la prière. Ces patrouilles sont devenues très rares. Parfois, ils installent des check point pour deux ou trois heures, puis lèvent le camp.

Abou Warid al-Raqqawi a filmé ces images lundi 29 septembre. Il montre avec son téléphone portable la place de l’horloge de Raqqa. C’est l’un des quartiers habituellement les plus fréquentés de la ville, mais ce jour-là la plupart des magasins étaient fermés. Sur la vidéo, on ne voit aucune présence notable des l’organisation de l’État islamique, à part un drapeau recouvrant une stèle de la place de l’Horloge [à 1’00’’].


La coalition a ciblé uniquement les QG de l’EI dans la ville, notamment le siège du gouvernorat et le tribunal. À ma connaissance, seuls deux civils ont été tués dans les frappes [information invérifiable à l’heure actuelle].


Photos d’une raffinerie entièrement détruite dans les frappes de la coalition jeudi 2 octobre.

L’étau s’est desserré mais la peur est toujours là. Les gens sont traumatisés. Il y a encore quelques semaines, les enfants jouaient dans les places publiques avec les têtes des hommes que l’organisation décapitait.

Balade dans le quartier Jamaâ al-Charaksa. À 00’30’’, on voit passer un van portant le sigle de l’EI. D’après Abou Warid al-Raqqawi les immeubles qu’on y voit ont été détruits il y a plusieurs mois par la régime syrien et non par la coalition.


L’électricité est strictement rationnée depuis le début de l’intervention occidentale. Nous n’en avons que 4 heures par jour. Beaucoup d’habitants et de commerçants possèdent des générateurs électriques, car même avant les frappes il y avait des délestages d’électricité. Mais depuis que les forces de la coalition ont détruit des raffineries à la périphérie de Raqqa, le prix du carburant a sensiblement augmenté (150 livres syriennes le litre de diesel - 0,70 euro - et 250 livres le litre d’essence), et beaucoup ne peuvent plus se permettre d’en acheter pour faire marcher leurs générateurs. Les commerçants qui ont absolument besoin d’électricité pour leurs magasins, comme les cybercafés, ont baissé leur rideau. Les prix des produits de première nécessité ont explosé. Un sac de pain coûte aujourd’hui 150 livres, contre 15 livres avant le début des frappes. Mais les combattants de l’EI n’ont pas ces problèmes : en plus de bénéficier de l’essence gratuite, ils ont reçu une prime de 100 dollars et un mouton gratuit pour la fête de l’Aid.

Vidéo postée le 24 septembre, au lendemain du début des frappes occidentales sur Raqqa.


Généralement quand les frappes commencent, après 23 heures, les hommes de l’EI se rendent chez les habitants qui utilisent un générateur électrique pour leur demander de l’éteindre.

L’organisation interdit strictement aux gens de filmer ou de photographier, et seules les "agences" de communications de l’organisation sont habilitées à prendre des images. Il y a quelques jours, ils ont arrêté quatre jeunes à un check-point parce qu’ils ont trouvé sur leurs téléphones portables des photos des zones bombardées.

Je fais très attention quand je filme. Avant de sortir, j’essaye toujours de m’assurer que les hommes de l’EI ne sont pas présents dans les rues où je dois passer. Nous sommes un réseau de 16 activistes dans la ville et nous nous échangeons ce genre d’informations pour nous protéger.

Une rue commerçante de Raqqa quasiment déserte. Postée le 23 septembre, quelques jours après le début des frappes.

Billet rédigé en collaboration avec Djamel Belayachi, journaliste à France 24.