Une personne atteinte de troubles mentaux dans les rues de Goma. Photo de notre ObservateurCharly Kasereka.

Aucun décompte récent n’existe mais les spécialistes s’accordent à dire que les personnes atteintes de troubles mentaux sont de plus en plus nombreuses à errer dans les rues de Goma. Des hommes, des femmes, mais aussi des enfants à l’écart d’un système de prise en charge aussi rudimentaire que saturé dans une ville ravagée par la guerre.

Ils se trouvent près des marchés, au détour d’une rue, assis derrière un muret, se nourrissent de ce qu’ils trouvent sur leur route. Certains sillonnent les mêmes quartiers depuis des années, parfois pieds nus. D’autres, traumatisés par la guerre, sont venus grossir les rangs de ces laissés pour compte après le dernier conflit armé qui a pris fin à l’automne 2013.

"En les regardant, je me demandais comment ils arrivaient à survivre"

Charly Kasereka, photoreporter et blogueur à Goma est allé à la rencontre de plusieurs d’entre eux.

Ils passent tout leur temps dans les mêmes coins, de jour comme de nuit. J’ai photographié un petit sur les épaules d’un homme visiblement atteint mentalement. C’est l’enfant qui m’a expliqué que c’était son père. Après que ses troubles de l'homme se sont déclarés, il aurait été mis dehors par sa femme. En les regardant, je me demandais comment ils arrivaient à survivre.


Il y a aussi ce vieux monsieur qui trimballe des tas de sacs poubelle. Il ramasse en permanence des pierres au sol. Il m’a expliqué qu’il voulait toutes les jeter au fond du lac Kivu pour qu’un jour l’étendue d’eau disparaisse. Celui-là, je l’avais déjà croisé en 2012, mais d’autres sont arrivés avec les récents évènements. Certains sont d’anciens militaires, deux d’entre eux que j’ai croisé plusieurs fois sont particulièrement agressifs.
 
Pour Anicet Murwani Kibweke, coordinateur du centre Tulizo Letu, l’unique structure psychiatrique de Goma, certains facteurs ont été déterminants dans la multiplication des cas de troubles mentaux qu’il a constatée à Goma ces dernières années. Il cite les catastrophes naturelles qu’a connu la ville, l’extrême pauvreté mais aussi les souffrances de la guerre qui poussent les habitants vers la consommation abusive de substances psycho-actives comme le chanvre ou l’alcool de maïs, dont les effets à long terme sont destructeurs.

Un jeune vivant dans le rue à Goma fume du chanvre.  Photo Alain Wandimoyi.


Victimes des croyances locales

Le plus souvent, ceux qui se retrouvent à la rue ont été abandonnés par leurs familles. C’est notamment le cas des enfants qui, quand ils montrent les premiers signes de troubles, sont assimilés à des sorciers et mis au ban de la société, explique Fakage Baganda, spécialiste des questions psychosociales à Goma pour le CIF Santé.

Les nombreuses croyances qui existent chez nous font que la société regarde les malades mentaux avec mépris. Certains les ignorent mais d’autres leur jettent des pierres dès qu’ils deviennent agressifs. Régulièrement, on retrouve des malades mentaux ligotés à des arbres parce que les passants n'ont rien trouvé de mieux à faire pour les maîtriser. Ils restent là, en attendant qu’une bonne âme vienne les détacher.

Beaucoup ne se rendent pas compte que personne n’est à l’abri de telles maladies et d’autant plus dans une région qui a connu autant de violences. Ces troubles peuvent apparaître juste après les violences mais aussi bien plus tard.

Persuadés que leurs proches sont possédés par un esprit démoniaque, les familles préfèrent donc se tourner vers des pasteurs ou des prêtres, pensant qu’ils pourront exorciser les malades. C’est ainsi que des personnes atteintes de troubles mentaux sont parfois séquestrées dans des salles de prières, un reflexe qui ne fait que retarder la guérison du malade, s’inquiète le docteur Anicet Murwani Kibweke.

Pour contrer ces automatismes et ramener les malades vers la médecine moderne, notre centre à Goma a décidé de travailler en collaboration avec une paroisse. Le prêtre, que nous avons sensibilisé, nous aide à convaincre les familles : il leur explique qu’il est important de continuer de prier mais qu’en parallèle, il est indispensable que le patient prenne des médicaments.
 
Un malade erre dans les rues de Goma.

 
Le coût, une barrière aux traitements

En 2013, Anicet Murwani Kibweke dit avoir suivi près de 6 000 personnes grâce au centre pour santé mentale de Tulizo Letu ou "lieu calme", des malades à qui est administré un traitement médicamenteux. En parallèle, près de 700 malades mentaux ont été hospitalisés sur des périodes allant de plusieurs semaines à plusieurs mois.

Nous sommes essentiellement aidés par l’organisation Fracarita basée en Belgique. Ils nous fournissent en médicaments mais pour le reste, nous comptons sur le paiement des soins par les familles. Or, quand un malade reçoit plusieurs traitements successifs, la famille paie au début mais ne tient pas longtemps. La première consultation et l’ouverture de dossier coutent de 6,50$ [5 euros]. Ensuite la famille doit payer 1$ [0.75 euros] par consultation, plus les médicaments. On fait donc ce que l’on peut pour continuer malgré les défauts de paiement mais, inévitablement, on manque de moyens et cette situation contribue aux rechutes des patients.

Le docteur rappelle que la structure familiale est aussi un élément indispensable pour le bon déroulement du traitement.

Il faut que le patient soit accompagné car quand nous le laissons sortir, la famille doit prendre le relais. Ainsi, quand certains sont recueillis dans la rue par des habitants ou que la police nous les amène, nous faisons tout notre possible pour reprendre contact avec les proches des malades.

Les soins des malades vivant dans la rue, sans plus aucun lien avec leur proches sont donc plus difficiles à assurer, reconnaît le spécialiste.


Sur ces images filmées par notre Observateur Alain Wandimoyi, un homme atteint de troubles mentaux a été menotté par sa famille et emmené au centre de santé de Tulizo Letu. Une pratique condamnée par le responsable du centre qui privilégie l’administration de calmants en cas d’agressivité. Le personnel du centre lui fait enlever ses chaînes par un menuisier.

Sans loi, difficile de lutter contre la discrimination

Les professionnels s’accordent à dire que la législation congolaise actuelle ne permet pas d’assurer la protection des personnes atteintes de troubles mentaux ni quand elles sont victimes de violences, ni de traiter leur cas de manière appropriée quand elles sont auteurs de délit. Car les malades présentant des pathologies agressives et qui ne sont pas traités peuvent être amenés à commettre des actes de violences.

Aucun texte précis n’existe. Pour combler, nous nous inspirons de l’éthique médicale et des textes belges et français, notamment en terme d’irresponsabilité pénale des malades mentaux, explique Dr Sala, interne au CNPP de Kinshasa.

Quand un malade a commis un délit, les médecins collaborent avec la police dans le cadre des enquêtes ce qui peut permettre d’établir que le malade n’était pas conscient au moment de son acte. C’est ensuite au magistrat d’apprécier sa responsabilité. Mais ce système n’est évidemment pas suffisant. Il faut une loi qui protégerait le patient, la victime mais aussi le personnel médical.

En 2011, l’Organisation mondiale de la Santé dénombrait 44 psychiatres et 10 psychologues pour une population congolaise de 68 millions d’habitants. 

Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à FRANCE 24. 

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