Une photo d'une cérémonie chiite au Liban présentée comme celle de femmes esclaves à Mossoul qui circule sur les réseaux sociaux.

La sauvagerie des jihadistes de l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL) n'est plus à démontrer, mais de nombreuses images qui circulent sur Internet, censées témoigner de leurs exactions, ont été détournées. Décryptage.

Les jihadistes de l’EIIL sèment depuis plusieurs mois la terreur sur les territoires syriens et irakiens qu’ils contrôlent, n’hésitant pas à massacrer des prisonniers et à lapider des femmes. Depuis quelques jours, l’organisation jihadiste a par ailleurs poussé des milliers de Yazidis et de chrétiens à l’exode, après avoir pris le contrôle de Mossoul et de Sinjar dans le nord de l’Irak. L’EIIL a commis une multitude d’atrocités, des actes d’une barbarie terrifiante qui sont avérés et qu’ils revendiquent d’ailleurs la plupart du temps. Sur Internet et même dans les médias, on retrouve toutefois de nombreuses images d’exactions, attribuées aux jihadistes, réinterprétées. Quelques exemples, décryptés par la rédaction des Observateurs de FRANCE 24.

Photos d’exécutions sommaires de Yazidis 

Plusieurs médias ont mis en ligne lundi des photos présentées comme des scènes d’exécutions massives [Attention : ces images sont choquantes] de civils de la minorité religieuse yazidie. L’organisation jihadiste a effectivement posté ces mêmes clichés sur les réseaux sociaux samedi, mais en indiquant qu’ils ont été pris en Syrie. Il s’agit de l’exécution d’un groupe d’hommes du clan Chouïtat qui s’est rebellé contre l’EIIL à Deir-Ezzor.


Exécution en Syrie présentée comme le massacre de yazidis en Irak.

Photos de femmes vendues comme esclaves

Citant un député irakien, des sites d’information ont affirmé que des centaines de femmes de la communauté yazidie ont été vendues comme esclaves après la prise de Sinjar début août. Une photo montrant des femmes enchaînées et entièrement voilées a été largement relayée sur les réseaux sociaux et présentée comme une preuve de cette accusation. Après vérification, il s’avère que cette image a été prise lors d’une procession à l’occasion de la fête chiite dans la ville de Nabatieh, dans le sud du Liban, en 2013.

Une photo d'une cérémonie chiite au Liban présentée comme celle de femmes esclaves à Mossoul qui circule sur les réseaux sociaux.

Déjà à cette époque, la même photo avait été publiée par des sites d’information qui affirmaient que l’organisation jihadiste pratiquait la traite des femmes en Syrie.

Une vidéo d'un mariage collectif à Mossoul

Plusieurs médias ont diffusé, il y a quelques jours, la vidéo d’un mariage collectif en juillet à Mossoul en Irak. Des femmes censées avoir été forcées de se marier avec des jihadistes.


Il s’agit en réalité de la cérémonie de mariage d’un combattant islamiste en Syrie. Sur la vidéo, le maître en cérémonie dit [à 0’20’’] : "Je félicite notre frère et ami le marié…" indiquant qu’il s’agit du mariage d’un seul homme. La vidéo originale a d’ailleurs été publiée en juin 2013, bien avant l’arrivée en Irak de l’EIIL.

La vidéo originale du mariage remonte à juin 2013.

Une fatwa sur l’excision

Fin juillet, une représentante de l’ONU en Irak a affirmé que l’EIIL avait ordonné l’excision de toutes les femmes et jeunes filles de la région de Mossoul. Le document sur lequel elle s’appuie est une fausse fatwa qui circule en ligne depuis plusieurs mois et qui fait référence aux villes d’Alep et Azaz en Syrie.

En outre, des "infos" extravagantes circulent sur le Net dans les médias : l’EIIL aurait par exemple ordonné aux éleveurs de cacher les pis des vaches, jugés indécents. L’information n’a pas été confirmée et aucune image de ces "cache pis" n’a été publiée mais elle a donné lieu à toutes sortes de photomontages humoristiques sur les réseaux sociaux.

Sur les territoires qu’il contrôle, l’EIIL applique la charia de manière ultra rigoureuse. Il fait fouetter ceux qui consomment de l’alcool ou des cigarettes, exécutant ceux qui font usage de la drogue. L’EIIL a par ailleurs revendiqué plusieurs massacres. Le 13 juin, 1 700 prisonniers chiites de l'armée irakienne à Tikrit ont été exécutés. Début août, un média américain a publié les images de plusieurs soldats syriens décapités et dont les têtes ont été accrochées sur des poteaux à Raqqa, capitale auto-proclamée de l’organisation jihadiste. Dans cette même ville, deux femmes accusées d’adultère ont été lapidées mi-juillet. Et en septembre 2013, les islamistes ont attaqué et saccagé deux églises, sous prétexte que les carillons les dérangeaient pendant les heures de prières.

Les combattants de l’EIIL ont pris l’habitude de poster des images de leurs exactions et de s’en vanter sur les réseaux sociaux. Dernièrement, un jihadiste australien, Khaled Sharrouf, a par exemple posté sur son compte Twitter une photo effroyable sur laquelle son fils de sept ans brandit la tête d’un soldat décapité à Raqqa, avec la légende : "C'est mon garçon ".

David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l'Institut prospective et sécurité de l'Europe (IPSE) et à l'Institut français d'analyse stratégique (Ifas), et spécialiste de la question islamiste, confirme que l'EIIL ne cherche pas à cacher ses exactions, qu'il considère comme l'application rigoureuse de la charia dérivée du Coran.

Quoi qu'il en soit en dépit d'éventuelles erreurs et du détournements de certaines informations sur Internet, il demeure que quand les combattants de l’EIIL commettent des exactions, ils ne s’en cachent pas. Au contraire, ils le revendiquent car cela fait partie de leur stratégie de communication. Ils n’hésitent pas à poster sur les réseaux sociaux des vidéos montrant leur ennemis décapités et leurs têtes plantées sur des poteaux. C’est le cas notamment des soldats syriens, irakiens, des chiites qui refusent de se convertir. Cela vise à terroriser l’ennemi et à frapper les esprits.

Leurs communicants sont vraisemblablement des "professionnels " car ils ont une très bonne maîtrise de la mise en scène. On peut le constater, par exemple, sur une vidéo d’exécution dans la province de Salah Eddine où ils tuent des centaines de soldats irakiens alignés par terre. Des images qui ne sont pas sans rappeler la "shoah par balles" durant la Seconde Guerre mondiale.

L’organisation jihadiste a élaboré une véritable stratégie de communication. Ils sont très coutumiers des réseaux sociaux et publient également des revues dans lesquelles ils montrent des mises en scène de leurs opérations kamikazes.

Cette stratégie est tout à fait cohérente avec leur raisonnement car ils considèrent les chrétiens et les chiites comme des associateurs [forme de polythéisme, selon le Coran]. Dès qu’ils prennent le contrôle d’une région, ils ordonnent aux chrétiens de payer une jizya [un impôt imposé aux non-musulmans] ou les poussent à l’exil. Quant aux yazidis, ils sont considérés comme des "adorateurs du diable" et sont susceptibles d’être exterminés.

Article rédigé en collaboration avec Wassim Nasr (@SimNasr) et Djamel Belayachi (@DjamelBelayachi), journalistes à FRANCE 24.