Manifestation contre l'usine à Owino Uhuru. Toutes les photos ont été envoyées à FRANCE 24 par Phyllis Omido.
 
Pendant sept ans, les habitants du quartier défavorisé d’Owino Uhuru, à Mombassa, ont vécu à côté d’une fonderie de plomb, menace permanente pour leur santé. Et si l’usine a été contrainte de déménager, aujourd’hui, ils exigent que les autorités viennent nettoyer leur terre contaminée.
 
La fonderie, qui recycle des batteries, a été implantée en 2007 dans le quartier pauvre d’Owino Uhuru, ville côtière du sud du Kenya. Selon Human Rights Watch (HRW), trois personnes ont été mortellement empoisonnées et des centaines d'autres contaminées du fait du traitement par l’usine du plomb, élément hautement toxique. L’ONG de défense des droits de l’Homme accuse également le gouvernement kényan de ne pas avoir appliqué ses propres réglementations : contrairement à ce que prévoit la loi, l’usine a commencé ses activités avant même d’avoir réalisé une évaluation d’impact environnemental. L’exécutif l’a finalement forcé à déménager en 2014, suite aux pressions exercées par plusieurs organisations et à une importante couverture médiatique.
 

L'usine est visible en arrière plan de cette photo prise du quartier d'Omino Uhuru.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les enfants sont particulièrement vulnérables à l’intoxication au plomb. Une exposition durable à ce métal peut avoir un impact sur l’estomac, les reins, le foie et les nerfs, et compromettre le développement du cerveau, parfois même conduire à la mort.
 
FRANCE 24 a contacté le ministère kényan de la Santé à plusieurs reprises pour connaître sa position sur la gestion des activités de la fonderie à Owino Uhuru. Au moment de la publication de cet article, nous n’avions pas reçu de réponse.

"Le gouvernement n’a pas proposé de nettoyer la zone infectée ni d’offrir des compensations"

Phyllis Omido a travaillé dans la fonderie jusqu’en 2009, date à laquelle son fils a été intoxiqué et où elle a lancé une campagne de protestation contre l’usine.   
 
J’ai été embauchée comme cadre de ressources humaines et une partie de mon travail consistait à contribuer à l’étude d’impact environnemental de l’usine. J’ai travaillé avec un expert indépendant accrédité par l’Autorité nationale de la gestion de l’Environnement (Nema) [la principale agence en charge de superviser les réglementations liées à l’environnement au Kenya] pour publier cette étude. L’expert m’avait dit que l’usine aurait un impact négatif sur le voisinage, et nous avons rédigé notre rapport dans ce sens. J’ai contacté la direction de l’entreprise pour leur dire que l’expert estimait que le lieu d’implantation de l’entreprise mettait en danger la vie de personnes. Mais ils n’ont pas été réceptifs. En 2009, après que j’ai tenté de convaincre la direction de reconsidérer leur position sur le lieu d’installation de l’usine, mon fils est tombé malade. Il a été hospitalisé pendant un mois, il souffrait de diarrhées, de vomissements et de fortes fièvres. Les médecins n’ont d’abord pas su ce que c’était, puis on m’a dit que ça pourrait être une intoxication au plomb. Bien que je n’habitais pas à proximité de l’usine, la baby-sitter avait l’habitude de l’y amener afin que je puisse l’allaiter.
 
 
 
"Les habitants étaient sujets jour et nuit à une épaisse fumée contenant des particules de plomb"

C’est à partir de là que j’ai commencé à militer. Au début, c’est la fumée qui affectait vraiment le voisinage de l’usine, les habitants étaient sujets jour et nuit à une épaisse fumée contenant des particules de plomb.  Du coup, les toits en aluminium des habitations ont rouillé en à peine une semaine. Des arbres se sont asséchés. Les poulets qui permettaient aux habitants de se nourrir ont bu de l’eau polluée et sont morts.
 

Kelvin, un orphelin d'Owino Uhuru jouait au football quand il a marché dans une flaque d'eau polluée aux déchets toxiques. Son orteil a été brûlé, il souffre d'épilepsie et est sujet aux évanouissements.

En 2009, j’avais aussi écrit au gouvernement pour les prévenir du rapport qu’avait fait l’expert de la Nema. Mais je n’ai reçu aucune réponse. Et l’usine a continué à fonctionner. Puis, le gouvernement a temporairement suspendu l’activité de l’usine, et le Comité des plaintes publiques a examiné ma demande. Mais au final, quelques semaines plus tard, l’usine rouvrait [selon HRW, malgré la pression du gouvernement, très peu de changements avaient eu lieu dans les pratiques de l’usine]. À la fin de l’année, la situation avait empiré : des gens du voisinage tombaient régulièrement malades, surtout les enfants.
 
 
"Une fille de 24 ans était enceinte, mais son fœtus est mort au septième mois. Elle ne peut plus enfanter"
 
Tous les tests que nous avons effectués sur les enfants du quartier pour savoir s’ils avaient subi une intoxication au plomb se sont révélés positifs. Un des employés de l’usine est mort en 2010. Il n’y avait travaillé qu’un an. Ça a été le déclic : beaucoup d’autres employés ont ensuite démissionné. Beaucoup de femmes ont également commencé à faire des fausses couches, et les médecins ont estimé qu’elles étaient, là encore, dues au plomb [à part la fonderie, aucune autre source de plomb n’a été identifiée]. Une fille de 24 ans était enceinte, mais son fœtus est mort au septième mois. Son utérus avait été irrémédiablement endommagé, et elle ne pourra plus jamais enfanter… Et donc personne ne veut l’épouser. Et des enfants souffrent d’épilepsie.

Quatrième manifestation de résidents en novembre 2013.

En 2012, j’avais prévu de manifester avec les résidents du quartier. Mais le matin de la manifestation, nous avons été arrêtés par la police. Nous avons été déférés devant un tribunal et accusés d’avoir tenté de tenir une manifestation illégale. J’ai également été accusée d’incitation à la violence. Je n’ai jamais été condamnée et j’ai été relâchée en novembre 2012. Finalement, la pression des médias et des organisations de défense des droits de l’Homme ont sans doute fini par amener le gouvernement à décider du déménagement de l’usine en 2014.
 

Quatrième manifestation de résidents en novembre 2013.

On essaye d’obtenir de l’État qu’il nettoie le quartier et donne des compensations financières aux personnes touchées. Et je ne lâcherai pas : je suis en train de travailler avec des avocats pour voir comment attaquer l’État en justice. La fonderie a déversé tous ses déchets toxiques dans l’eau que les habitants consommaient chaque jour. Les hommes qui travaillaient dans l’usine ont des problèmes d’impuissance. Et même le sol du terrain sur lequel jouent les enfants a été contaminé par des résidus de fumée. Le gouvernement n’a pourtant toujours pas proposé de nettoyer la zone infectée ni d’offrir des compensations. Nous exigeons qu’ils nettoient et aident à faire disparaître le plomb du sang de nos enfants.

Billet écrit avec la collaboration de Andrew Hilliar (@andyhilliar), journaliste à France 24.