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Un homme est aspergé d'eau par la foule qui l'a tabassé au point qu'il perde connaissance, après qu'il a tenté de voler un mouton sur marché de Dakar. Photo : Sada Tangara.

Depuis deux ans, le photographe Sada Tangara sillonne des quartiers de Dakar marqués par l’insécurité. Son but : dénoncer les humiliations, passages à tabac et lynchages que peuvent subir certains délinquants, soumis à la vindicte populaire après avoir été pris en flagrant délit. Ou quand l’agresseur devient l’agressé.

Sada Tangara a été recueilli à 13 ans dans la maison-école Man-Keneen-Ki qui prend en charge des orphelins, enfants des rues, et leur propose d’apprendre une pratique artistique. Il s’est vite découvert une passion pour la photographie. Dès 2002, il présente l’exposition "Le grand sommeil", une série de portraits d’enfants dormant dans les rues de Dakar, comme il fut contraint de le faire pendant cinq ans. Aujourd’hui âgé de 30 ans, il explique à FRANCE 24 que sa nouvelle démarche consistant à photographier les scènes de justice populaire est aussi dictée par son histoire, les délinquants visés étant souvent d’anciens enfants des rues.



"Un des pires cas que j’ai vus. Pris en flagrant délit de cambriolage dans une maison, cet homme a été pourchassé par les habitants et des voisins. Arrivé à proximité d’une route à grande vitesse, il s’apprêtait à la traverser quand il a reçu une pierre en pleine tête. Tombé à terre, il a été lynché et il est décédé quelques heures après son arrivée à l’hôpital, vers lequel on le voit être transporté, sur cette seconde photo".

"J’ai voulu comprendre le cycle de violence et la vengeance disproportionnée que subissent parfois les délinquants"

Sada Tangara est photographe à Dakar.

Je suis un enfant de la rue et si je n’avais pas été secouru par la maison-école Man-Keenen Ki, j’aurais très bien pu moi aussi tomber dans la délinquance. C’est pour ça que je me suis intéressé aux vols et délits commis en pleine rue et aux mouvements de foule qu’ils peuvent déclencher. Il faut savoir qu’à Dakar, quand un délinquant se fait attraper par une foule alors qu’il vient de commettre un crime ou un délit, il est systématiquement tabassé, grièvement blessé et meurt parfois des suites de ces coups. J’ai donc voulu comprendre ce cycle de violence et montrer la vengeance disproportionnée que subissent parfois les délinquants en retour de leurs actes.

Il y a deux types de personnes qui commettent ce genre de délit. Soit des jeunes issus de familles défavorisées, dont les parents n’ont pas de travail et qui volent pour faire survivre leur entourage. Soit des personnes qui ont été abandonnées pendant leur enfance et qui, dans la rue, ont appris à se débrouiller seules, ont commencé avec de petits vols, puis des plus importants pour devenir des voleurs expérimentés… Ce sont les plus dangereux et les plus violents.

En tant qu’ancien enfant de la rue, je connais bien leurs profils, leurs procédés et les lieux où ils agissent. Il y a quelques quartiers connus à Dakar pour être ceux où se produit cette délinquance, notamment Sacré-Cœur ou Patte-d'oie, dans lesquels je me suis posté depuis deux ans pour faire mes photos.


"Cet homme avait volé un mouton sur un marché, mais une commerçante l’a vu et a crié. J’étais à quelques mètres et j’ai accouru. Le voleur avait été bloqué par une foule, il avait frappé au point de perdre connaissance. J’ai pris la seconde photo alors que ses agresseurs venaient de lui renverser de l’eau dessus pour le réveiller. Ils l’ont ensuite laissé filer."

"La très grande majorité des agressions sont des vols à l’arraché"

C’est un travail qui demande d’être très patient. Je peux parfois passer des journées entières posté à un endroit sans rien pouvoir photographier. Je dors parfois certaines nuits à côté d’un gardien de maison, pour être à l’affût des cambriolages. Quand je vois un délinquant passer à l’acte, je le suis d’abord du regard en restant à une dizaine de mètres de distance. Je ne m’approche que lorsque la réaction de la victime entraîne une réaction de la foule.

La très grande majorité des agressions sont des vols à l’arrachée. Les agresseurs visent des personnes qui ont un beau smartphone à la main, ou les femmes qui portent un sac. Certains, trop effrayés, se laissent faire et donnent leurs biens, d’autres se débattent et peuvent le payer cher, en prenant un coup de couteau en retour…

Le fait qu’une agression déclenche un mouvement de foule est très aléatoire. J’ai observé qu’il faut au moins qu’une vingtaine de personnes réagissent et prennent le malfrat à partie pour qu’il soit réellement menacé. Il faut évidemment aussi que la victime se manifeste en criant, et plus l’agression va traîner en longueur plus l’agresseur a des chances de voir une foule fondre sur lui. S’il y a moins de monde, les agresseurs, qui sont toujours armés de machettes ou de couteaux, parviennent à effrayer les gens et à s’enfuir.

Pour les Dakarois, cette justice populaire est un moyen d’effrayer les agresseurs et d’essayer de les dissuader de revenir dans leur quartier, à proximité de leur maison ou de leur commerce.


"Deux hommes sur une moto se sont arrêtés sur ce marché de Dakar. L’un est descendu et a giflé une femme qui était en train de téléphoner. Son portable est tombé à terre, mais alors que l’agresseur allait remonter sur la moto avec son complice, une voiture leur a barré la route. Une foule s’est amassée autour des deux véhicules, les deux hommes ont été tabassé. L’un était tellement sonné qu’il a ne pouvait plus se relever à l’arrivée de la police."

Le Sénégal et notamment la capitale Dakar connaissent une augmentation de l’insécurité depuis plusieurs années contre laquelle le chef de l’Etat élu en 2012, Macky Sall, s’est engagé à lutter. Une stratégie nationale de gouvernance sécuritaire a commencée à être élaborée, alors qu’une Agence de sécurité de proximité a été créée, avec le but d’épauler les forces de police traditionnelles.