Des jeunes de la Maré en train d'être fouillés, photo publiée sur Facebook par Maurício Campos.
 
À moins de trois mois du coup d’envoi de la Coupe du monde de football, la police de Rio de Janeiro et l’armée brésilienne ont investi les favelas de la Maré, jusqu’alors contrôlés par les trafiquants de drogue. Mais cette occupation est accueillie avec circonspection par les 130 000 habitants de la zone. Pour eux, sans investissement dans le développement du quartier, cette intervention n'est qu'un cataplasme sur une jambe de bois.
 
Cette opération vise à "pacifier" ces bidonvilles qui sont considérés comme l’un des endroits les plus dangereux de Rio. Or, le complexe de la Maré est situé près d’un grand axe routier reliant l’aéroport au centre-ville qui sera emprunté par des milliers de visiteurs pendant le Mondial et les Jeux olympiques de 2016.
 
Vidéo de l’opération mise en ligne par Maurício Campos pour l’ONG Rede de Comunidades e Movimentos contra a Violência.
 
Dimanche 30 mars, 1 180 policiers militaires et 132 policiers civils, appuyés par des blindés et des hélicoptères, ont été mobilisés pour prendre possession du complexe. L’occupation de la Maré doit se poursuivre au moins jusqu’au 31 juillet prochain, date à laquelle une "unité de police pacificatrice" (UPP) doit s'implanter dans ces quartiers.
 
Cette police de proximité, également en charge des politiques de santé, d'éducation, des sports et des investissements locaux, a déjà été déployée dans 174 autres bidonvilles depuis le lancement du programme de "pacification" des favelas de Rio en 2008.
 
Des avocats et des activistes locaux s’étaient rendus sur place pour observer l’opération, photo de l’ONG Redes da Maré.

"Je n’ai pas l’impression de me sentir plus en sécurité depuis le début de l’occupation militaire"

Notre Observatrice Luiza, employée dans une entreprise basée dans le complexe de la Maré, se montre plutôt méfiante face à la présence massive des forces de l’ordre alors que 25 policiers vont être jugés cette année pour le meurtre d’un habitant de la Rocinha, la plus grande favela de Rio.
 
J’ai commencé à travailler dans le complexe de la Maré il y a environ deux mois. À l’époque, je croisais souvent des dealers qui protégeaient leur territoire, mais ils ne m’ont jamais menacée ou intimidée de quelque manière que ce soit. Ils vous laissaient tranquille si vous n’interfériez pas dans leurs affaires. Pour autant, je n’ai pas l’impression de me sentir plus en sécurité depuis le début de l’occupation militaire de la Maré car il y a toujours une certaine appréhension sur la manière dont les policiers vont traiter la population.
 
Certes, j’étais plutôt optimiste au début de la politique de pacification des favelas, mais j’ai des amis qui vivent dans des quartiers où elle a déjà été mise en place. Ils m’ont raconté que cela n’avait rien changé du tout et que la guerre entre policiers et trafiquants de drogues se poursuivait. J’aimerais que l’État travaille sur des solutions à long terme car les mesures adoptées ne permettent pas de régler les problèmes en profondeur, et il me semble qu’elles n’aient été prises que pour améliorer l’image du pays à l’étranger.
 
Des habitants de la Maré se sont plaints des fouilles effectuées par la police qui rentre parfois sans frapper, photo publiée par Luiz Baltar sur la page Facebook du collectif Tem Morador.

"La police ne doit pas être le seul instrument de l’action publique dans les favelas"

Notre Observateur Edson Diniz, directeur de l’ONG Redes da Maré, estime malgré tout que la politique de "pacification" menée dans les quartiers défavorisés de Rio est un progrès, mais qu’elle est insuffisante si elle n’est pas accompagnée d’investissements publics dans des domaines comme l’éducation et la santé.
 
L’occupation de la Maré par les forces armées suscitent à la fois de l’espoir et de la méfiance chez les habitants. Néanmoins, la reconnaissance de leur droit à la sécurité et l’abandon de la logique de guerre dans les favelas restent des avancées. En ce sens, l’implantation des UPP représente un progrès dans la politique sécuritaire menée à Rio. Mais c’est une politique qui doit encore être améliorée car la police ne doit pas être le seul instrument de l’action publique dans les favelas "pacifiées".
 
En effet, le rôle de la police est de protéger la population et de maintenir l’ordre, pas d’intervenir dans tous les aspects de la vie quotidienne des habitants comme c’est le cas aujourd’hui. Les pouvoirs publics doivent donc également mobiliser des moyens supplémentaires dans des domaines tels que l’éducation, la santé et la culture. Ils doivent être à l’écoute de la population et investir dans l’avenir.
 
Près de 56 % des habitants de la Maré ont moins de 30 ans. Mais ces jeunes rencontrent d’énormes difficultés à trouver du travail en raison notamment de leur manque d’éducation. Il nous faut davantage d’équipements publics. La Maré compte 130 000 habitants, mais une seule salle des fêtes. Il est tout simplement inacceptable qu’une communauté aussi grande ne soit pas pourvue d’équipements culturels et d’écoles professionnelles.
 
Par ailleurs, le processus de pacification risque également d’entraîner un embourgeoisement du complexe. Ce n’est pas encore le cas à la Maré, mais ce phénomène a déjà été constaté dans d’autres favelas de Rio qui ont été "pacifiées". L’augmentation des prix de l’immobilier et du coût de la vie y ont forcé les habitants à déménager en périphérie de la ville, à Baixada Fluminense par exemple.
 
L'ONG Redes da Maré mène depuis 15 ans des programmes éducatifs dans les écoles des favelas du complexe.
 
Ce billet a été rédigé par Man Ho Kam (@kam_manho), journaliste à France 24.
 

LES FAVELAS DE RIO CONTRE LE MONDIAL

 
Visionnez notre reportage La ligne directe des Observateurs à Rio de Janeiro :