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Photo prise par notre Observateur, le 8 mars au stade al-arabi. Ce jour là il a reçu 25 riyals pour avoir assisté au match.
 
Le Qatar a beau accueillir la Coupe du monde de football en 2022, les habitants ne sont pas réputés pour être de grands fans de ballon rond. Si bien que tous les stratagèmes sont bons pour remplir les gradins. Et certains organisateurs vont jusqu’à payer des ouvriers immigrés pour assister aux matchs. Pour 5 euros, notre Observateur a accepté d’assister à un des derniers matchs de Ligue 1 qatarie.
 
Le Qatar ne s’en cache pas, il peine à remplir ses stades de football. Afin de comprendre pourquoi ce sport suscite si peu d’engouement, plusieurs organismes officiels avaient lancé, en novembre dernier, une enquête auprès des internautes vivant dans l’émirat. Les premières raisons invoquées par les sondés qui rechignaient à se rendre au stade étaient la météo, le manque de temps et les embouteillages. Par ailleurs 69 %  jugeaient que la présence de supporters payés pour assister au match les dissuadait de s’y rendre.

"On ne nous donne pas de travail, mais on nous utilise pour remplir les stades"

Notre Observateur, Abu, est l’un de ces faux supporters. Camerounais et technicien en ingénierie médicale, il est arrivé il y a trois mois au Qatar via une agence d’aide à la migration. Sur place, il n’a pas trouvé de travail et vit actuellement dans un bâtiment habité principalement par des migrants venus du Cameroun, du Nigeria mais aussi d’Asie du Sud-Est.
 
On vient nous chercher deux fois par semaine. À chaque fois, ce sont des bus privés, les mêmes qui transportent les ouvriers migrants vers les chantiers. C’est très rare que les Qataris s’adressent directement à nous donc ce sont des intermédiaires, le plus souvent nigérians ou camerounais qui viennent nous chercher. Ces gens sont dans la même situation que nous, ils sont désœuvrés et acceptent de faire cela contre rémunération. Des chauffeurs nous conduisent au stade. Là, il arrive qu’on nous donne des chapeaux et des chasubles au couleur d’une équipe. C’est arrivé notamment pour le club al-Alhi.
 
Photo prise par notre Observateur, le 8 mars. Les bus viennent les chercher pour les emmener au stade.
 
Le dernier match que j’ai vu opposait al-Alhi à Leqwiya, deux équipes de Ligue 1. C’était le 8 mars au stade Al-Arabi de Doha. On est arrivés vers 18 h, on a suivis le match et on est repartis. L’intermédiaire nous a ensuite payés dans le bus, au retour. On touche à chaque fois entre 25 et 30 riyals qataris [entre 5 et 6 euros]. Il y a des rumeurs comme quoi l’intermédiaire devrait nous donner 100 riyals mais c’est difficile de savoir.
 
Les intermédiaires nous ont fait comprendre que c’étaient les clubs qui étaient derrière tout cela. Il est déjà arrivé que certains directeurs viennent nous remercier à la fin du match et nous encouragent à revenir. On se parle en un mélange d’anglais et d’arabe. Ils nous appellent "les Camerounais". Mais, il est difficile d’affirmer si ce sont eux qui donnent l’ordre de nous rémunérer.
 
Photo prise par notre Observateur, le 8 mars.
 
Comme les immigrés africains ont plus de mal à trouver du travail ici, nous somes les plus nombreux dans les stades. Mais les jours de congés, des ouvriers venus d’Asie du Sud-Est [Népal, Bangladesh etc…], on en croise aussi beaucoup et eux aussi sont payés. 
 
Tribune d'honneur.
 
Personnellement, c’est mon seul "revenu" pour l’instant. Pour autant, je trouve ces techniques humiliantes. On ne nous donne pas de travail, les patrons nous expliquent qu’ils préfèrent travailler avec des Asiatiques, mais on nous utilise pour remplir les stades. Sans nous, il n’y aurait parfois personne. Il y a des ouvriers migrants d’un côté et la tribune d’honneur avec les dirigeants du club de l’autre. Ils nous utilisent, nous les plus misérables, pour vendre une belle image du football qatari. Il est déjà arrivé qu’on se retrouve à 3 000 ouvriers étrangers dans un stade.
 
Devant le stade.
Interrogé sur ces pratiques par FRANCE 24, un responsable du bureau du club al-Alhi a nié que des spectateurs soient rémunérés lors des matchs de l’équipe. "On donne effectivement à tous les supporters des sandwichs et des équipements, mais jamais ils n’ont été payés. Il est vrai que beaucoup d’ouvriers viennent au stade soutenir nos équipes car ils aiment assister à nos matchs. Et il arrive que nous allions les chercher en bus car il n’y a pas d’autres moyens de transports. Nous faisons la même chose avec les écoliers."
 
Le Qatar n’est pas le seul pays du Golfe où l’on accuse des organisateurs de payer des supporters. Contacté par FRANCE 24, un journaliste sportif iranien, qui a suivi la Coupe du Monde 2013 des moins de 17 ans organisée aux Émirats arabes unis, explique que des rabatteurs officient autour des stades où ils tentent de convaincre les gens de venir suivre une journée de match contre 10 dollars. Les ouvriers étrangers, qui sont nombreux à connaître ces pratiques, n’hésitent pas à aller à leur rencontre : "Lors de cette coupe du monde, quand les Nigérians jouaient, les ressortissants du Nigeria venaient les soutenir spontanément, mais quand plus tard c’était les Émirats qui jouaient, on revoyait les même supporters nigérians soutenir l’équipe des Émirats depuis les gradins."
 
Des milliers d’immigrés se sont rendus ces dernières années au Qatar pour trouver du travail, notamment dans le bâtiment. Le plus souvent, ils payent des intermédiaires qui sont chargés de les mettre en contact avec des entreprises locales, puis 90 % des travailleurs migrants se voient confisquer leur passeport par leur employeur. En novembre 2013, Amnesty International a dénoncé un "niveau alarmant d’exploitation dans le secteur de la construction" ainsi que des cas qui "s’apparentaient à du travail forcé". Le quotidien britannique "The Guardian" avait publié fin septembre une enquête répertoriant 44 morts entre juin et août sur un chantier du pays, ce que les autorités ont démenti.
 
Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à France 24.