Capture d'écran de la vidéo de notre Observateur dans laquelle un homme s'effondre après avoir été touché par des tirs.
 
En marge des affrontements très violents qui opposent à nouveau, depuis mardi 18 février, les forces de l’ordre et les opposants au président ukrainien Viktor Ianoukovitch, des titouchkis, sorte de miliciens à la solde du pouvoir, ont sévi dans la nuit autour de la place Maïdan. Notamment dans une rue où deux de nos Observateurs peuvent témoigner de tirs à l’arme à feu sur des manifestants.
 
Les titouchkis ("mauvais garçons") sont des "gros bras", parfois des hooligans, qui défendent les intérêts du pouvoir. Les opposants affirment qu’ils sont payés par les autorités pour infiltrer les manifestions et y déclencher des bagarres. À plusieurs reprises, depuis le début de la protestation en novembre, ils s’en sont pris aux manifestants et aux journalistes. En somme, ces miliciens sont voués à accomplir les basses œuvres, en parallèle de l’action des redoutés Barbouk (les policiers en armures) et d’autres forces de l’ordre officielles. Le terme a été forgé d'après le nom de Vadym Titouchko, qui a agressé deux journalistes ukrainiens en mai 2013. 
  
Mais mardi soir, une autre étape à été franchie. Entre 22 heures et minuit (heure locale), un groupe de titouchkis a été vu par plusieurs témoins dans la rue Velyka Zhytomyrska. Elle est située entre les deux cathédrales de Kiev, à un kilomètre de la place Maïdan, où campent les opposants au pouvoir. Sur ces images tournées par notre Observateur Andreï M., un homme se fait tirer dessus et s’effondre.
 
Vidéo dans laquelle un manifestant s'effondre, rue Velyka Zhytomyrska, après avoir été touché par des tirs. Comme certains manifestants, qui affrontent directement la police et les Barbouk, les hommes qui lui portent secours sont armés de bâtons.
 

“C’est la première fois que je vois des titouchkis munis d’armes à feu”

Andreï M. (pseudonyme)  travaille dans une agence de publicité. Il filme régulièrement les manifestations depuis leurs débuts et dit ne pas prendre partie entre opposants et soutiens du gouvernement.
  
Il était autour de 22 heures quand des opposants m’ont dit qu’il y a avait des titouchkis en train de prendre à partie des manifestants dans la rue Velyka Zhytomyrska. J’ai décidé d’aller voir de plus près pour tenter de documenter ce qu'il se passait.
 
Quand je suis arrivé sur place, j’ai vu au moins une centaine de titouchkis. Ils essayent de s’habiller comme les manifestants, en civil, et portent comme beaucoup d’entre eux des écharpes jaunes. C’est un moyen de se fondre dans la masse pour mieux s’approcher des manifestants et mieux les attaquer.
 
D’habitude, ils sont armés de bâtons, de bombes lacrymogènes, mais hier soir, pour la première fois, certains étaient munis d'armes à feu. J’ai distingué des kalachnikovs et des pistolets Makarov, semblables à ceux dont sont équipés les policiers.
 
C’est la première fois de ma vie que j’entends le sifflement d’une balle. En voyant qu’ils tiraient vers le groupe que je filmais, je me suis réfugié derrière une voiture. Je ne suis pas parvenu à savoir à quel endroit ils ont touché le manifestant, ni combien de balles il a reçu, car il y avait beaucoup de détonations. J’ai appris plus tard qu’il était mort des suites de ses blessures".
 
Plus tard, autour de minuit, un autre de nos Observateurs, qui milite au sein d’un parti d’opposition, s’est lui aussi rendu dans le même quartier. Il venait de quitter un poste de police, où il avait tenté de négocier la libération d’un manifestant, et devait retrouver un de ses amis manifestant à l’hôtel Hyatt, à proximité de la rue Velyka Zhytomyrska d’où il a entendu des tirs.

"L’homme que j’ai soigné m’a dit avoir été touché par une balle tirée depuis une zone sombre de la rue"

Vitaly E. est militant dans un parti d'opposition au Parti des régions du président Viktor Ianoukovitch.
 
J’étais dans le hall avec mon ami quand nous avons entendu des coups de feu. Puis tout d’un coup, un homme est entré en sang dans l’hôtel. Il avait pris une balle dans la fesse droite. Il a demandé à pouvoir se réfugier là et à avoir une assistance médicale, mais le personnel lui a répondu qu’il n’avait rien pour le soigner. Je pense surtout que le personnel ne voulait pas que le pouvoir apprenne qu’il aide des manifestants.
 
Je suis allé dans ma voiture prendre un kit de premiers soins et je l’ai aidé dans les toilettes de l’hôtel. On a épongé le sang et tenté d’atténuer la douleur, puis il est reparti. Je n’ai pas réussi à avoir de ses nouvelles, mais si c’est sa seule blessure, il a dû s’en sortir car elle était relativement légère.
 
Il m’a expliqué qu’il s’était rendu peu avant dans une caserne de pompiers pour les alerter sur le fait que l’un des principaux immeubles de la rue avait pris feu lors des violences. C’est devant la caserne qu’il a reçu la balle. Il m’a affirmé qu’elle avait été tiré par des titouchkis, depuis un coin obscur de la rue. C’est comme s’ils voulaient l’empêcher d’avertir les pompiers. Quand je suis ressorti de l’hôtel vers 2h du matin, je n’ai pas vu de titouchkis, mais les tirs que j’ai entendus et le récit de ce blessé prouvent qu’ils étaient là pendant un moment dans la soirée.
Parmi les victimes de la nuit dernière tombées rue Velyka Zhytomyrska, il y a aussi le journaliste Vyacheslav Veremei, qui travaillait pour le journal ukrainien Vesti. Alors qu’il revenait d’un reportage avec son collègue Oleksiy Lymarenko, leur taxi a été attaqué par des hommes masqués. Ils ont forcé les deux hommes et le chauffeur à sortir du véhicule et les ont tabassés. Vyacheslav Veremei a reçu une balle dans l’estomac. Il est décédé mercredi matin des suites de ses blessures. 
 
L’explosion de violence qu’a connue l’Ukraine a fait au moins 25 victimes, dont neuf policiers selon les autorités ukrainiennes. Le président français François Hollande et la chancelière Angela Merkel ont condamné mercredi des "actes inqualifiables (...) venant du pouvoir" ukrainien et ont assuré que des sanctions seraient prises. Le président Viktor Ianoukovitch a lui décrété un jour de deuil national pour le 20 février. les services de sécurité ukrainiens ont annoncé le lencement d'une opération "anti-terroriste" à travers le pays, accusant des groupes "extrémistes" d'être à l'origine du regain de violence.
 
 
Article écrit en collaboration avec Corentin Bainier (@cbainier), journaliste à France 24.