Basit Ali devant la mosquée de l'imam Hussein à Kerbala, en Irak.
 
Il était notre principal Observateur à Quetta, une ville du Baloutchistan pakistanais, dans l’ouest du pays, dont il nous envoyait régulièrement des images. Il témoignait de la terrible réalité de cette ville déchirée par le terrorisme, celui des indépendantistes baloutches et celui des extrémistes sunnites qui s’attaquent régulièrement aux chiites Hazaras. Basit Ali a trouvé la mort hier dans un attentat commis contre un bus de pèlerins chiites de retour de Kerbala en Irak.
 
Basit Ali tenait un magasin de cosmétiques dans le quartier chiite de Quetta. Mais c’était avant tout un passionné de photographie. Il capturait le difficile quotidien des Hazaras à Quetta et postait ses clichés notamment sur la page Facebook qu’il avait dédiée à son activité. Mais Basit prenait aussi en photo les scènes des attentats qui secouent la ville depuis une dizaine d’années et suivait l’actualité de sa région, extrêmement dangereuse, dans laquelle presqu’aucun journaliste n’ose plus se rendre. Ses amis affirment qu’il était très impliqué au sein de la communauté hazara. Il consacrait également du temps à aider matériellement et psychologiquement les victimes des attentats et leurs familles.
 
L’équipe des Observateurs collaborait avec lui depuis 2012. Basit nous adressait régulièrement des photos et ne manquait pas de nous alerter sur l’actualité de sa communauté à Quetta. Il avait le courage de ne pas témoigner anonymement. Nous avions notamment collaboré pour deux articles, l’un sur la traque menée contre les Hazaras (voir l'émission qui a fait suite à cet article ici, avec l'intervention de Basit Ali), l’autre sur le quotidien à Quetta. Basit avait survécu à plusieurs attentats et avait perdu de nombreux amis. Il notait cet été qu’à Quetta, "le cimetière Hazara ne cesse de s’agrandir, tellement il y a de morts dans les attaques suicides et les explosions".
 
Deux conflits se jouent à Quetta et au Baloutchistan, dont le territoire historique s’étend au-delà de la frontière iranienne. L’un implique l’Armée de libération du Baloutchistan (BLA) et ses visées séparatistes, l’autre des extrémistes sunnites, notamment du groupe Lashkar-e-Jhangvi (LeJ) proche d’Al-Qaïda, qui multiplient les attentats contre la communauté minoritaire des chiites hazaras, qu’ils considèrent comme des "impurs". Les chiites hazaras sont cantonnés dans leur quartier, le simple fait d’en sortir peut mettre leur vie en danger. Mardi, 22 personnes dont Basit ont été tuées dans l’explosion d’un bus dans le district de Mastoun, à 55 km au sud de Quetta. Mercredi, les chiites de Quetta ont organisé un sit-in avec les cercueils des victimes de la veille, pour demander la fin des violences.
 
Sit-in des Hazaras à Quetta. Photo : Naveed Haider. 
 

"Les attentats contre les bus de pèlerins chiites sont de plus en plus fréquents"

Ali Zulfiqar était un ami proche de Basit et travaillait avec lui sur certains de ses reportages.
  
Basit était revenu de Kerbala en Irak [ville sainte pour les chiites où se trouve le mausolée de l’imam Hussein, petit-fils de Mahomet, à l’origine du chiisme] il y a une semaine et mardi, il devait accueillir des amis en provenance de cette même ville. Mais la route qui mène de la frontière iranienne à Quetta est très peu sûre. Les attentats contre les bus de pèlerins chiites sont de plus en plus fréquents depuis quelques années, notamment sur la portion proche de la frontière afghane. La police pakistanaise est incapable d’y faire face. Basit est donc parti chercher ses amis à Mastung pour les aider à assurer leur sécurité.
 
Il savait parfaitement ce qu’il faisait, il savait que c’était dangereux pour lui et pour ses amis. Nous sommes profondément attristés par ce qui est arrivé, mais Basit nous a toujours dit que s’il était tué, nous ne devrions pas pleurer et que nous devrions continuer le travail qu’il a entrepris. Et c’est ce que nous ferons.

"Il disait qu’il voulait être une voix pour les Hazaras et faire passer un message de paix"

Naveed Haider était un ami et travaillait avec Basit.
 
Basit était un de mes plus proches amis. Pour lui, le photojournalisme était un moyen de dénoncer les souffrances des Hazaras, de faire valoir leurs droits, mais aussi de promouvoir la paix. Courant janvier, il était lui-même à Kerbala en pèlerinage sur le mausolée de l’imam Hussein. Il le considérait comme son modèle : il voyait en lui un homme qui a refusé l’oppression et a promu la paix entre les hommes. Basit était très connu et apprécié au sein de la communauté chiite de Quetta, il était aussi connu des chiites du Pakistan, car son travail de photographe était apprécié.
 
Quand l’équipe des journalistes des Observateurs l’a contacté en 2012, il m’a d’abord proposé de répondre moi-même à l‘interview, mais j’ai préféré le laisser faire car je savais qu’il évoquerait la situation des Hazaras mieux que quiconque. Un jour, en parlant de sa collaboration avec France 24, il m’a dit : "je suis vraiment heureux, je fais ce que j’ai toujours voulu faire : aider à diffuser dans le monde des informations sur la situation de Quetta, être une voix pour les Hazaras, faire passer un message de paix"
 
Les groupes comme Al-Qaïda et Lashkar-e-Jhangvi sèment la terreur dans Quetta. Ils veulent imposer leurs propres règles, leurs propres façons de penser. Pour eux, aucune personne ne doit être libre d’agir ou de penser. C’est tout le contraire de la vision du monde qu’avait Basit. Ces groupes terroristes visent tout le monde, ils se fichent que vous soyez chiite, chrétien, boudhiste…. À Quetta, les chiites hazaras et les sunnites vivent généralement en très bonne entente. Il n’y a pas de sectarisme, il n’y a que du terrorisme. 
Article écrit en collaboration avec Corentin Bainier (@cbainier), journaliste à France 24.