Une salle de consultation au CHU de Mahdia.
 
Depuis une semaine, plusieurs milliers de jeunes médecins tunisiens sont en grève. Ils protestent contre un projet de loi qui obligerait ceux ayant fini leur spécialisation à travailler trois ans dans les régions de l’intérieur du pays avant d’avoir le droit de s’installer à leur propre compte. Une aberration pour les médecins qui jugent les hôpitaux régionaux trop mal équipés, mais pour l'État, c'est un mal nécessaire.
 
Depuis le 2 janvier, ce sont les médecins seniors du service public qui assurent les soins. Les médecins en cours de spécialisation qui font la grève n’assurent plus que les gardes et les urgences. Le 7 janvier, ils étaient plusieurs milliers à participer à une grande marche de protestation à Tunis. Ils sont par ailleurs soutenus par le corps des médecins universitaires particulièrement en colère depuis que l’un d’entre eux a été brutalisé par un agent de sécurité au cours d’une mobilisation de soutien.
 
Le projet de loi "38/2013" est actuellement à l’étude à l’Assemblée nationale constituante. Le texte concernerait les médecins ayant fini leur internat et ayant entamé un cursus de quatre années de spécialisation. Ces derniers devront, après cette dernière formation, passer obligatoirement trois ans dans des hôpitaux régionaux. Le ministère de la Santé y voit un moyen de lutter contre les disparités entre les régions en matière de santé publique. Des disparités dues selon lui à un manque de personnel en dehors des grandes villes.
 
Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la Tunisie a une moyenne de 12 médecins et 21 lits d’hôpitaux pour 10 000 habitants, contre 35 médecins et 71 lits en France pour la même densité.

"À quoi bon envoyer un radiologue dans un hôpital sans scanner ?"

Salma Moalla est en troisième année de spécialité en radiologie.
 
Le problème de la santé publique en Tunisie n’est pas juste un problème de personnel médical comme c’est le cas en Europe. C’est d’abord un problème d’infrastructure et de moyens. Les hôpitaux publics en Tunisie, y compris ceux des grandes villes, connaissent un manque de moyens et d’hygiène et c’est pire dans les régions de l’intérieur. À quoi bon envoyer un anesthésiste-réanimateur dans un hôpital où il n’y a pas de respirateur ? Ou un radiologue dans un hôpital sans scanner ? Ces spécialistes vont se retrouver à faire la répartition des patients dans les plus proches centre hospitalo-universitaires mais ne pourront pas exercer sur place. Les autorités veulent mettre la charrue avant les bœufs.
 
De plus, tous les spécialistes qui souhaitent s’installer dans le privé sont concernés par ce projet de loi, or toutes les spécialités ne sont pas nécessaires en région. Un généticien ou un anatomiste, des spécialités liées à des laboratoires de recherche, n’ont pas leur place dans un hôpital régional où ils se retrouveront à faire un travail d’infirmier ou de médecin généraliste. Sans parler du fait que le principe du travail obligatoire est contraire aux conventions internationales du droit du travail.
 
Photo prise à l'hôpital de Béjà (nord-ouest de la Tunisie).
 
Lits d'hôpitaux à Gabès (sud-est du pays).
 
Par ailleurs, cette politique n’encourage pas l’ouverture de postes dans les régions et la sédentarisation de médecins sur place, puisqu’il y aura toujours des spécialistes de passage pour "combler les trous".
 
Chaque année, il y a 600 médecins qui finissent leur spécialité et qui, avec cette loi, continueront durant trois ans à percevoir un salaire de l’État. Ce sont des dépenses énormes ! Au lieu de cela, l’État pourrait recruter seulement la moitié de ce personnel et employer le reste de l’argent à équiper les hôpitaux régionaux, ce qui les encouragerait à s’y installer.
 
Imposer une politique ne peut pas être efficace, or le ministère a soumis cette loi sans consultation des professionnels de la santé.
 
Un "lit" de repos pour les externes (étudiant en médecine) à l'hôpital d'enfants de Tunis.
Contacté par FRANCE 24, Khaled Azzabi, chargé de mission auprès du ministre de la Santé, a reconnu que le caractère obligatoire de cette loi est discutable : "Nous considérons cette loi comme une mesure de recrutement d’urgence pour faire face à la situation calamiteuse dont souffrent les régions, en attendant de trouver une solution à long terme. C’est facile pour les spécialistes de rester dans les grandes villes en se plaignant du manque de moyens. À supposer que ce soit le cas, qu’ils y aillent et on trouvera une solution. Le ministre a fait des concessions en proposant de réduire cette obligation de travail à un an et en promettant des salaires de spécialistes avec d’éventuelles primes de travail en région. Nous espérons arriver à un accord avec les représentants de la profession."
 
Vidéo de la manifestation des médecins le 7 janvier.
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira (@SarraGrira), journaliste à France 24.