Arrestation d’un migrant le 31 décembre. Photo : Ygal Shtaim.  
 
Des dizaines de milliers de migrants africains, la plupart demandeurs d’asile, manifestent leur colère depuis dimanche 5 janvier à Tel Aviv. Une mobilisation sans précédent pour dénoncer la répression dont ils sont victimes depuis plusieurs semaines. Témoignages de deux Érythréens arrêtés en pleine rue et contraints de laisser leur vie derrière eux pour rejoindre des centres de rétention.
 
Mi-décembre, le parlement israélien a voté une loi autorisant la rétention sans procès pendant un an des migrants illégaux. Selon les autorités, 115 d’entre eux ont été arrêtés depuis la mise en application du texte. Les demandeurs d’asile, qui ont tenté de renouveler leurs visas, ont quant à eux été priés d’aller s’enregistrer au centre de rétention de Holot. Ce nouveau centre situé dans le désert du Néguev est une prison à ciel ouvert, selon certains activistes. En effet, ses occupants doivent y pointer à trois reprises la journée et y passer la nuit.
 
Environ 60 000 migrants, la plupart venant du Soudan et d’Erythrée, ont franchi la frontière vers Israël depuis 2006. Un flux qui a nettement diminué après que les autorités ont construit un mur tout le long de la frontière égyptienne en 2012. La grande majorité de ces migrants qui vivent actuellement en Israël ont déposé des demandes d’asile et bénéficient de visas temporaires qu’ils doivent renouveler régulièrement. Ces visas leur permettent de vivre sur le territoire, mais pas d’y travailler. Beaucoup d’entre eux font toutefois des petits boulots "au noir". En Israël, le droit à l’asile politique leur est très rarement octroyé. 
 
Un migrant se fait arrêter le 31 décembre. Photo: Ygal Shtaim.  

"Il y a sept ans, on m’a accueilli ici. Maintenant, on me jette en prison"

Idris [pseudonyme], 30 ans, est un migrant érythréen. Il vit à Tel Aviv depuis sept ans.
  
Il y a quelques jours, je me suis fait arrêter dans la rue par la police. J’ai un visa valide jusqu’en février mais je l’avais laissé chez moi. Ils m’ont immédiatement emmené au bureau d’immigration où ils m’ont donné un visa d’un mois et une convocation au centre de rétention d’Holot où je dois m’enregistrer avant le 26 janvier. J’ai expliqué que j’avais une femme et deux enfants en bas âge, mais ils s’en fichaient. [Plusieurs autres cas de pères de familles convoqués au centre ont été signalés. Le 29 décembre, le ministre de l’Intérieur avait pourtant affirmé que "pour l’heure, les infiltrés - terme utilisé par les autorités pour décrire les migrants - qui ont leur famille en Israël ne seront pas convoqués au centre d’Holot", NDLR]. 
 
Je faisais partie de la première vague de migrants érythréens à venir en Israël, il y a sept ans. J’ai été un des 2 000 migrants à avoir la chance d’obtenir un permis de travail. Après nous, ils n’en ont plus donné. J’ai toujours travaillé. Ces derniers temps, j’étais employé dans la cuisine d’un café. Quand j’ai quitté mon pays, où j’étais persécuté pour des raisons politiques, j’ai été accueilli ici. En tant que réfugié, je n’aurai jamais imaginé que les autorités israéliennes voudraient un jour me mettre en prison.
 
Je ne peux pas retourner en Érythrée, donc mon seul choix est d’aller à Holot. Nous sommes nombreux dans cette situation. Mon épouse a un visa, et on a entendu dire que les femmes ne seraient pas arrêtées. Mais que va devenir ma famille sans moi ?

"Jusque là, je n’avais eu aucun problème pour mon visa. Mais d’un coup, tout est devenu compliqué"

Bata [pseudonyme], 28 ans, est lui aussi originaire d’Érythrée. Il est actuellement détenu dans le centre de rétention de Givon. FRANCE 24 l’a joint par téléphone.
 
Le 24 décembre, ils m’ont arrêté en pleine rue. Mon visa venait d’expirer, donc j’ai été envoyé en prison. Cela faisait des semaines pourtant que j’essayais de le renouveler.
 
Jusque là, je n’avais eu aucun problème. Mais d’un coup, tout est devenu compliqué. Au bureau des visas, on ne cesse de nous répéter qu’il y a trop de demandes de rendez-vous, qu’il faut revenir le lendemain. Le bureau a même était fermé à plusieurs reprises. J’ai essayé d’aller dans une autre ville, mais c’était pareil. À chaque fois, on vous dit de revenir plus tard.
 
À mon arrivée à la prison de Givon, ils ont insisté pour que je signe un papier disant que j’acceptais de retourner en Érythrée mais c’est hors de question. Je ne sais pas combien de temps ils me garderont ici.
 
J’ai une femme et une fille de deux ans à Tel-Aviv. Je travaillais dans la cuisine d’un restaurant. C’est moi qui subvenais à leurs besoins. Et maintenant ?
Jusqu’à récemment, les visas pouvaient s’obtenir dans une douzaine de bureaux dans le pays. Aujourd’hui, seuls quatre restent ouverts à Tel-Aviv, Haifa, Beersheba et Eilat. La porte-parole de l’Autorité de l’immigration israélienne a expliqué au "Jerusalem Post" que cette réorganisation avait pour objectif  "d’améliorer l’efficacité du processus et de fournir un meilleur service". Les migrants, quant à eux, dénoncent des files d’attentes interminables dans ces bureaux. 
 
Dans un communiqué publié lundi 6 janvier, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés [UNCHR] a étrillé la politique migratoire israélienne et demandé aux autorités de trouver une alternative. La représentante de l'agence de l'ONU en Israël, Walpurga Englbrecht, s’est par ailleurs inquiétée que le centre de Holot "fonctionne comme un centre de détention et qu'il n'y a pas de libération".
 
Depuis 2012, près de 4 000 migrants ont été amenés à quitter le territoire israélien.
 
Des migrants emmenés en détention. Photo : Ygal Shtaim.