Accusé de plusieurs assassinats, un homme a été lynché samedi par les habitants de Pita. Capture d'écran d'une vidéo publiée par notre Observateur, Sally Bilaly Sow.
 
Samedi 14 décembre, des habitants de Pita, ville habituellement calme dans le nord-ouest de la Guinée, à 300 kilomètres de Conakry, ont lynché l’auteur d’un meurtre en plein centre ville. Un acte abominable que la population justifie par l’impuissance des forces de sécurité guinéennes.
 
L’homme lynché était soupçonné d'avoir participé à au moins trois meurtres dans des villages proches de Pita, et d'avoir blessé par balles plusieurs habitants de la ville. Il avait par ailleurs tué une sexagénaire le 25 novembre dans le village de Lilaya.
 
ATTENTION, CERTAINES IMAGES QUI SUIVENT PEUVENT CHOQUER
 
 

"Ils ont refusé de le rendre à la police de peur qu’il ne soit libéré"

Selon notre Observateur Sally Bilaly Sow, qui a filmé la scène de lynchage, la population ne faisait pas confiance aux forces de sécurité.
 
Lorsque les policiers sont arrivés sur place pour extirper l’individu qui avait été tabassé, j’ai été surpris de voir avec quelle ténacité la foule s’opposait à eux. Ils disaient : "Ça faisait trois semaines que vous le laissez courir alors que toute la ville sait ce qu’il a fait !". Il y avait une véritable défiance vis-à-vis de la police, beaucoup estimaient que laisser cette personne entre leurs mains, c’était s’assurer qu’il serait libre dans les semaines, si ce n’est dans les jours à venir. Ici, on les appelle les forces de police et de gendarmerie "les farces de l’ordre".
 
Notre Observateur, Sally Bilaly Sow, filme l'arrivée des forces de l'ordre sur place qui encadrent le corps inerte de l'individu lynché.
 
Avant qu’il ne soit lynché, l’individu a donné le nom de deux présumés complices qui se trouvent actuellement à la prison de Pita [ FRANCE 24 a contacté les autorités pénitentiaires pour connaître les circonstances de ces arrestations, en vain, NDLR]. La foule s’est dirigée là-bas pour tenter de s’en prendre à eux. Là encore, c’était affolant de voir à quel point les policiers étaient dépassés. Il a fallu du renfort venant des villes voisines pour disperser tout le monde.
 

"La région de Pita manque cruellement de moyens"

À Pita, plusieurs cas de meurtres, de "car-jacking" ou de vols ont été enregistrés ces derniers mois. L’Organisation Guinéenne de Défense des Droits de l'Homme et du Citoyen [OGDH] a mis en place un programme baptisé "Baïonnette intelligente" dans la région pour combattre les racines du banditisme armé. Mamadou Lamine Bah est le représentant de cette ONG à Labé, grande ville la plus proche de Pita.
 
C’est la première fois qu’une telle scène arrive à Pita, qui est d’ordinaire une ville assez tranquille. Depuis plusieurs mois, on sentait que la situation était électrique et que les forces de l’ordre étaient dépassées. Très souvent, ce sont même les forces de gendarmerie nationale [qui dépendent de l’armée en Guinée NDLR] qui interviennent lorsqu’il y a de gros débordements, car ils sont mieux armés. Les policiers ont donc tendance à rester en retrait. Par ailleurs, cette situation crée des frustrations puisqu’un gendarme gagne plus qu’un policier. [La confusion entre les prérogatives de la police, de la gendarmerie et de l’armée avait été dénoncée en 2011 par Human Rights Watch].
 
Beaucoup d’associations ont appelé à ce que le rôle de la gendarmerie et de la police soit clarifié et que la police soit renforcée. Quelques mesures ont été mises en application à Conakry, mais les choses ne vont pas à la vitesse souhaitée, notamment en province. Les bandits profitent actuellement des nombreux couacs. De toute façon, réforme ou pas, je ne pense pas que l’État débloquera des fonds supplémentaires pour assurer le fonctionnement normal du commissariat de Pita, qui manque cruellement de moyens.
 
La ville de Pita n’est pas un cas isolé en Guinée, si on en croit les associations de défense de droits de l’Homme guinéennes. Jeudi, une dizaine d’ONG ont défilé dans les rues de Conakry pour dénoncer l’insécurité galopante qui sévit partout dans le pays et réclamer des États généraux. Ces derniers ont déposé un mémorandum à l’attention du ministère de la Sécurité et de la Protection Civile.
 
Une réforme des corps de sécurité a initialement été lancée en 2011 en Guinée. Après avoir réformé l’armée, le ministre délégué à la défense nationale Abdoul Kabèlè Camara a lancé fin août 2013 une consultation à l'échelle nationale concernant la sécurité intérieure. Ces discussions doivent aboutir à l'élaboration d’une "Politique nationale de défense et de la sécurité", dont le calendrier n’est pas encore arrêté.